La pénurie d’infirmières fait mal à l’Outaouais plus que jamais

Ailleurs au Québec, 90% des diplômées en sciences infirmières travaillent dans leur région d’origine, mais en Outaouais, le taux est de 70%. 
Photo: Adil Boukind Le Devoir Ailleurs au Québec, 90% des diplômées en sciences infirmières travaillent dans leur région d’origine, mais en Outaouais, le taux est de 70%. 

En Outaouais, la pénurie d’infirmières est le problème le plus criant du réseau de la santé depuis des années. Alors qu’une partie de la région entre en zone rouge, la pénurie d’infirmières fragilise les hôpitaux plus que jamais.

Un mois avant le confinement de mars dernier, une nouvelle semait la consternation dans la région de l’Outaouais. Aux prises avec une grave pénurie d’infirmières, l’hôpital de Shawville, dans le Pontiac, fermait son service d’obstétrique pendant au moins six mois. Les futures mamans du coin allaient devoir aller accoucher à Gatineau (à 1 heure en voiture), voire en Ontario. Dix mois plus tard, le service n’a pas été rétabli.

Le manque d’infirmières en Outaouais est un problème récurrent, explique le député de Pontiac et leader de l’opposition officielle, André Fortin. « En temps normal, l’Outaouais est dans une position fragile, mais aujourd’hui, devant une hausse potentiellement rapide des cas, il y a beaucoup de gens qui se questionnent sur la capacité du réseau. »

Autre signal inquiétant : à la mi-septembre, les soins intensifs de l’hôpital de Gatineau ont dû fermer pendant plusieurs jours parce qu’il leur manquait deux infirmières. La deuxième vague n’était même pas encore commencée.

Meilleures conditions en Ontario

Pourquoi cette fragilité ? À cause de la frontière avec l’Ontario, où les salaires et les conditions de travail sont beaucoup plus attrayants. « On parle de 5 à 10 $ de l’heure de plus en Ontario », explique Patrick Guay, du Syndicat des professionnelles en soins de l’Outaouais. « En plus, la tâche est différente : le ratio du nombre de patients par infirmière est meilleur qu’au Québec. »

Ailleurs au Québec, 90 % des diplômées en sciences infirmières travaillent dans leur région d’origine, mais en Outaouais, le taux est de 70 %.

« Au début des années 2000, elles partaient toutes vers l’hôpital Montfort [à Ottawa], qui est francophone, précise Patrick Guay. Aussi, dans la région, beaucoup d’infirmières sont bilingues et vont travailler ailleurs en Ontario. »

C’est d’ailleurs à cette époque que le temps supplémentaire obligatoire (TSO) a fait son apparition, relate-t-il. « Le TSO et la pénurie ont commencé en Outaouais vers 2001, 2002. »

Alors que la région entre en zone rouge, le réseau est-il prêt ? Malgré les efforts de recrutement menés cet automne, il manque encore environ 300 d’infirmières dans la région, selon Josée Fillion, p.-d.g. du Centre intégré de santé et de services sociaux de l’Outaouais (CISSSO).

Afin d’éviter une nouvelle fermeture des soins intensifs, le CISSSO est en train de « former » des infirmières régulières en soins intensifs, a-t-elle répondu en marge d’une annonce mercredi.

Pour l’heure, on recense seulement 9 hospitalisations liées à la COVID-19, mais le syndicat signale une récente rupture de service au service d’hémodynamique de l’hôpital de Gatineau. On est également passé proche de devoir fermer temporairement les soins intensifs dans le même hôpital au cours de la fin de semaine dernière, selon M. Guay.

Du côté patronal, on concède que le défi est grand. « Je ne peux pas d’un côté dire qu’il me manque 300 infirmières et de l’autre affirmer qu’on peut maintenir l’équilibre », résume Robert Giard, directeur par intérim des ressources humaines au Centre intégré de santé et de services sociaux de l’Outaouais (CISSSO).

« C’est clair : avant la pandémie, nous étions en difficulté de personnel à cause de la rareté de main-d’œuvre. Elle s’est juste agrandie. »

Son équipe ne ménage pas les efforts, poursuit-il. « Ça complexifie le travail, mais j’ai confiance qu’on va toujours finir par trouver des solutions parce que notre préoccupation, c’est d’offrir le service à la population. »

Construction d’un mégahôpital

Par ailleurs, le gouvernement avait de bonnes nouvelles à annoncer mercredi : la construction d’un nouvel hôpital universitaire avec 240 lits de plus pour la région, en réponse à une vieille revendication régionale. C’était en outre une promesse électorale de l’équipe de François Legault.

Il y a près d’un an, l’Assemblée nationale avait en outre adopté une motion reconnaissant le « statut particulier » de l’Outaouais et son sous-financement, notamment en santé.

Véritable éléphant dans la pièce lors de l’annonce sur l’hôpital, la pénurie d’infirmières a fait l’objet de nombreuses questions. Le nouvel hôpital va faciliter le recrutement, ont plaidé la p.-d.g. du CISSSO et le ministre responsable de la région, Mathieu Lacombe.

Or en attendant la construction de l’hôpital dans des années, des solutions à court terme se font toujours attendre. « Ce n’est pas avec ça qu’on va rouvrir le service d’obstétrique à l’hôpital régional du Pontiac, a réagi le député André Fortin. Tant que l’enjeu de la disparité de salaire ne sera pas réglé, ça va être difficile de retenir les infirmières une fois leur formation terminée. »

Le gouvernement pourrait-il offrir des primes comme il l’a déjà avancé ? « On n’a pas d’annonces à faire ce matin, mais on continue à travailler sur cet enjeu-là », a répondu le ministre Lacombe.

« Le problème de la pénurie d’infirmières ne touche pas seulement l’Outaouais », a quant à lui plaidé son collègue à la Santé, Christian Dubé. Comme le révélait Le Devoir mardi, le ministre de la Santé table sur la négociation en cours avec les syndicats d’infirmières pour contrer la pénurie de personnel.

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