Les ingénieurs innovent à vitesse grand V

Catherine Couturier Collaboration spéciale
Partout au Québec, les ingénieurs se sont ainsi activés durant la pandémie. Sur la photo, le Lung carburetor, un respirateur portable à faible coût qui peut être fabriqué localement.
Photo: Gabriel T. Grenier Partout au Québec, les ingénieurs se sont ainsi activés durant la pandémie. Sur la photo, le Lung carburetor, un respirateur portable à faible coût qui peut être fabriqué localement.

Ce texte fait partie du cahier spécial Génie québécois

Concevoir un respirateur artificiel en une semaine. Commander de l’équipement médical en urgence. « Virtualiser » des espaces en 3D. C’est parfois en situation de crise que les barrières tombent et les ingénieurs, comme le reste de la population, ont dû se retrousser les manches pour faire face aux défis créés par la pandémie.

En plein confinement, l’Université McGill, la Fondation de l’Hôpital général de Montréal et HeroX lancent le Défi Respirateur Code Vie, à savoir un sprint de deux semaines destiné à recueillir les meilleures idées de partout à travers le monde pour concevoir des respirateurs artificiels d’urgence et abordables qui permettraient de sauver des vies dans le contexte de pénurie de matériel médical que connaissait alors la province.

« Un de mes amis a entendu l’annonce. Il savait que j’étais patenteux », raconte Louis-Pierre Fortin, ingénieur mécanique aujourd’hui chez Kinova, mais qui avait été mis à pied durant le confinement. « Je lui ai dit que, s’il trouvait un docteur pour faire équipe avec nous, j’embarquais. Ce qu’il a fait ! » se rappelle celui qui croyait alors que ce serait mission impossible.

« On voulait vraiment aider. Peut-être que notre respirateur allait servir à nos propres parents », se disait l’ingénieur mécanique.

Fabriquer de l’équipement médical prend d’habitude deux années au minimum, et requiert une équipe de 20 à 40 personnes. « On savait que c’était insensé, mais on voulait faire de notre mieux », poursuit M. Fortin. À la fin du défi, l’équipe présente le Lung carburetor, un respirateur portable à faible coût qui peut être fabriqué localement. Elle retient l’attention du jury et termine parmi les trois finalistes.

« On a parfois l’impression que, pour innover, ça prend une task force, etc. On a tendance à surréfléchir », estime Richard Chénier, directeur général du Centech, un accélérateur d’entreprises de haute technologie affilié à l’École de technologie supérieure (ETS). Devant l’urgence, l’instinct de survie fait tomber les barrières, et pousse les créateurs à fonctionner davantage par itération. Plutôt que d’attendre d’avoir un produit parfait pour le lancer, on corrige les problèmes en cours de route.

Innovation, collaboration

Partout au Québec, les ingénieurs se sont ainsi activés durant la pandémie pour résoudre des problèmes sans précédent. Au CISSS des Laurentides, par exemple, les dépenses en trois semaines pour la COVID-19 furent l’équivalent d’un budget annuel en temps normal. En milieu hospitalier, les lois qui régissent les appels d’offres pour l’achat d’équipement biomédical ont été supplantées durant la crise par les directives ministérielles, donnant la flexibilité aux ingénieurs biomédicaux de s’approvisionner suffisamment en équipement — quand celui-ci était disponible !

C’est d’ailleurs un des défis auxquels a fait face l’équipe derrière le Lung carburetor : le manque de matériel. « Comme les délais de commande étaient très longs, on a essayé de prendre le matériel qu’on avait sous la main, résume M. Fortin. Parfois même à la maison. »

La collaboration et la mise en commun des expertises sont essentielles en pareil contexte : « Quand on a une semaine pour créer, on n’a pas le temps d’apprendre », souligne Louis-Pierre Fortin, qui s’est occupé du bras robotisé médical tout en sollicitant la collaboration de plusieurs spécialistes, comme un ingénieur test pour vérifier la conformité du matériel et identifier d’éventuelles anomalies.

Preuve de cet esprit de collaboration et de partage, il était prévu dès le départ que les plans de fabrication, ainsi que les instructions et dessins des trois finalistes seraient distribués gratuitement à travers le monde.

Créativité stimulée

L’approche de type « résolution de problème », qui anime la plupart des ingénieurs, est un atout pour innover en temps de crise, croit M. Chénier. L’urgence de la situation contribue par ailleurs à stimuler la créativité.

« De façon surprenante, les compagnies affiliées à Centech se sont relativement bien tirées d’affaire. Pour certaines, la pandémie a même accéléré le développement des affaires », confie-t-il. En situation de crise, les entreprises sont peut-être plus ouvertes à l’innovation, à repenser leur organisation et à intégrer de nouvelles technologies pour être moins vulnérables.

La compagnie PreVu3D, par exemple, a développé des solutions pour « virtualiser » des espaces à l’aide de caméra 3D, de façon à les rendre accessibles à distance. « C’est hyper utile en temps de COVID, ça permet de planifier plus facilement le réaménagement des lieux », explique M. Chénier. Une autre compagnie soutenue par l’incubateur de l’ETS, Haxio, développe des processus d’inspection de qualité pour les lignes de production, permettant aux employés d’occuper des emplois à haute valeur ajoutée.

Alors que la deuxième vague tant redoutée fait maintenant partie de notre quotidien, les ingénieurs ont encore beaucoup de pain sur la planche.

« C’est un drôle de sentiment, conclut Louis-Pierre Fortin. On a travaillé très fort sur notre projet, mais dans le fond, on préférerait qu’il serve le moins possible… »

S’adapter aux nouvelles mesures

Comme le reste de la population, les ingénieurs de l’industrie de la construction ont dû intégrer différentes mesures sanitaires pour pouvoir continuer à travailler. Distanciation dans les transports et sur les chantiers, équipement de protection, nettoyage, tout a rapidement été mis en place. « Chacun s’efforce de les respecter pour éviter toute contamination », assure André Rainville, ingénieur et président-directeur général de l’Association des firmes de génie-conseil. « Tout le monde a ça à coeur, pour qu’il n’y ait pas d’interruption » du travail.

 

Chez Pomerleau, on a rapidement mis en place une cellule de crise pour établir un plan d’action. « Au début, on lisait les journaux et on sentait que la situation allait changer », raconte Ian Kirouac, vice-président général, opérations bâtiments Canada et transformation d’entreprise. Avant même la mise en place de mesures gouvernementales, ils étaient donc prêts.

 

Mais pour en assurer le succès, il fallait que cet effort soit collectif : « On ne peut pas être les seuls à être bons », se sont dit les gens de Pomerleau. Afin que l’industrie s’organise, une table de concertation a été créée, et les documents ont été partagés pour que tous les chantiers puissent éviter la contamination.

 

L’adoption de ces nouvelles mesures s’est bien déroulée pour cette industrie habituée à gérer les risques, même si elles ont entraîné des coûts. Directs, comme pour les équipements de protection individuelle, l’installation de lavabos pour permettre le lavage des mains et l’embauche de main-d’oeuvre supplémentaire. Mais aussi indirects : « Il y a eu une courbe d’apprentissage. Au début, ça s’est vu dans la productivité des chantiers », observe M. Kirouac. Le protocole est aujourd’hui bien en place et l’industrie de la construction, autant sur les chantiers que dans les bureaux, est prête à faire face à la deuxième vague.