Six solutions pour contrer la pénurie d’infirmières

Il manque d’infirmières et d’infirmières auxiliaires dans le réseau de la santé. Mais que faire pour contrer la pénurie de personnel à court terme?
Photo: Valérian Mazataud Archives Le Devoir Il manque d’infirmières et d’infirmières auxiliaires dans le réseau de la santé. Mais que faire pour contrer la pénurie de personnel à court terme?

À l’aube d’une potentielle deuxième vague de COVID-19, le système de santé demeure « très fragile ». Le constat du ministre de la Santé et des Services sociaux Christian Dubé est sans appel. Il manque d’infirmières et d’infirmières auxiliaires dans le réseau. Mais que faire pour contrer la pénurie de personnel à court terme ? Voici six pistes de solution, colligées par Le Devoir à partir d’entrevues avec des experts du monde de la santé.

Encourager le travail à temps plein

Environ 60 % du personnel dans le réseau de la santé travaille à temps partiel, selon le gouvernement. « Si on avait tout ce beau monde qui travaillait à 75 % ou 90 % d’une tâche complète, ça aiderait déjà », souligne Roxane Borgès Da Silva, professeure agrégée au département de gestion, d’évaluation et de politique de santé à l’Université de Montréal.

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Selon Roxane Borgès, Québec doit mettre en place des incitatifs pour encourager les infirmières à travailler à temps plein plutôt qu’à temps partiel. « Le gouvernement devrait prendre l’engagement, à l’égard de celles qui occupent un poste à temps plein, qu’elles ne feront pas de temps supplémentaire obligatoire », croit-elle. Le personnel aurait ainsi un meilleur contrôle sur son horaire de travail, son agenda personnel et sa vie familiale.

Changement de ton et de message

Le gouvernement Legault a adopté le 21 mars un arrêté ministériel permettant aux établissements de santé de modifier les horaires de travail du personnel, ainsi que de suspendre ou d’annuler les congés déjà autorisés. Des employés à temps partiel ont notamment été forcés de travailler à temps plein. « Le gouvernement a adopté un ton très directif, dit Damien Contandriopoulos, professeur à l’École des sciences infirmières de l’Université de Victoria, en Colombie-Britannique. C’est une très mauvaise idée. »

Des infirmières, dit-il, ont quitté le réseau ou même la profession. Beaucoup sont épuisées. « Le gouvernement doit reconnaître que son approche était mauvaise, poursuit-il. Il doit dire aux infirmières “dites-nous ce que vous voulez, on va vous l’offrir”. Il doit changer drastiquement son message d’appel au bon cœur, au dévouement des infirmières. »

Des retraités et des étudiants à la rescousse

Comme lors de la première vague, le gouvernement doit élargir son bassin de main-d’œuvre en prévision de l’automne, selon Carl-Ardy Dubois, directeur au département de gestion, d’évaluation et de politique de santé de l’Université de Montréal, qui a rédigé le rapport « COVID-19 et main-d’œuvre en santé. Déminer le terrain et lever les verrous institutionnels ».

Retraités, finissants dans le domaine de la santé, nouveaux diplômés : le plus de gens possible doivent être mobilisés, signale Carl-Ardy Dubois. « Par contre, dans le cas des retraités, est-ce qu’il en reste beaucoup à mobiliser pour la deuxième vague ? » demande-t-il.

Actuellement, 1134 infirmières retraitées et 700 infirmières auxiliaires retraitées prêtent main-forte sur le terrain, selon leur ordre professionnel respectif. « On espère que d’autres vont s’ajouter », dit Carole Grant, présidente de l’Ordre des infirmières et infirmiers auxiliaires du Québec.

De nouvelles cohortes de diplômés viendront aussi en renfort. Selon l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, 3473 candidates à l’exercice de la profession passeront cette semaine leur examen professionnel, qui a été reporté à deux reprises depuis le début de la pandémie, en mars. À ce nombre s’ajoutent 155 candidates à l’examen professionnel des infirmières praticiennes spécialisées.

Quant aux futures infirmières auxiliaires, elles doivent d’abord reprendre leurs cours. Les centres de formation professionnelle ont suspendu leur formation pour accueillir les quelque 10 000 étudiants au programme accéléré de préposé aux bénéficiaires en CHSLD, indique Carole Grant. « Ces étudiants à la formation accélérée de préposé ont maintenant terminé, dit-elle. On peut penser que la formation des infirmières auxiliaires a recommencé. Cela varie d’une région à l’autre. »

Faire appel aux nouveaux arrivants

Environ 500 candidats, issus de l’immigration, font chaque année une demande de reconnaissance d’équivalence à l’Ordre des infirmières et infirmiers auxiliaires du Québec. Ceux-ci sont plus nombreux depuis la pandémie. « Des candidats pourraient être prêts à travailler durant la 2e vague, dit la présidente de l’Ordre, Carole Grant. Des fois, la formation d’appoint n’est pas très longue. » L’Ordre des infirmières et infirmiers auxiliaires du Québec figure parmi les ordres professionnels québécois qui accueillent le plus de nouveaux arrivants dans ses rangs.

Prendre soin des employés en poste

Au plus fort de la première vague, plus de 10 000 employés du réseau de la santé étaient absents de leur poste. Ils avaient contracté la COVID-19, se trouvaient en isolement préventif ou ne se présentaient pas au travail pour diverses raisons.

« L’enjeu va être de pouvoir mieux protéger les employés, dit Carl-Ardy Dubois. Ça veut dire des équipements de protection individuelle disponibles et ne pas faire la même erreur de mobilité de la main-d’œuvre. »

Du soutien psycho-social doit aussi être offert aux troupes en « état de fatigue », selon lui. « Il ne faut pas seulement avoir une ligne d’appel », précise Carl-Ardy Dubois. Des initiatives doivent être mises en place localement, estime-t-il.

Des incitatifs pour le temps supplémentaire

La Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec dénonce depuis longtemps le temps supplémentaire obligatoire, qui est devenu, selon elle, « un réel mode de gestion ». Damien Contandriopoulos croit qu’il faut combler les quarts de travail autrement.

« Le temps supplémentaire obligatoire, ça n’existe pas en Colombie-Britannique, dit-il. Jamais une infirmière va se faire imposer un deuxième shift après en avoir fait un. La façon de fonctionner n’est jamais coercitive. Elle est beaucoup plus axée sur les incitatifs. »

Le syndicat des infirmières de la Colombie-Britannique confirme que le temps supplémentaire obligatoire est limité à des situations d’urgence « comme l’écrasement d’un avion de passagers ». « Certains employeurs peuvent offrir du temps supplémentaire au taux triple lorsqu’ils sont désespérés et ont offert les quarts en temps supplémentaire régulier, sans trouver personne pour les combler », indique le syndicat dans un courriel.

Damien Contandriopoulos estime que cet incitatif peut en valoir le coût à long terme. « Les agences de placement privées, ça coûte aussi énormément cher. »

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