Pourquoi l’industrie pharmaceutique veut-elle les données de la RAMQ?

«L’industrie, son but est de vendre des pilules ou de vendre des traitements», a rappelé Danielle Doyon.
Photo: Loic Venance Agence France-Presse «L’industrie, son but est de vendre des pilules ou de vendre des traitements», a rappelé Danielle Doyon.

Le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, a tempéré ses propos sur les données de la RAMQ lors d’une causerie vendredi organisée par la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. Il s’est gardé de les qualifier à nouveau de « mine d’or », mais maintient que les pharmaceutiques devraient « pouvoir bénéficier de données qui seraient acceptables ». Deuxième et dernier texte sur les enjeux soulevés par cette question.

« Il y a beaucoup de pédagogie à faire parce que les gens, à juste titre, ont été échaudés par plusieurs événements », a reconnu le ministre sans nommer les vols de données comme celui de Desjardins. « La technologie est rendue là, ça va se faire de toute façon, a-t-il ajouté en faisant allusion aux analyses de mégadonnées. La question pour le Québec, c’est de savoir: est-ce qu’on participe à cette évolution-là ? Je pense que c’est un débat qui est très pertinent. J’ai ouvert le débat récemment et il va continuer à y avoir des discussions. »

Le Québec a déjà son expertise en intelligence artificielle et en médecine personnalisée, pourquoi ne pas en profiter pour donner un élan à la recherche pharmaceutique et du même coup développer un secteur de pointe de l’économie québécoise, a-t-il fait valoir.

« Vendre des pilules »

Les propos du ministre Fitzgibbon ont fait bondir une ex-employée de la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ), Danielle Doyon. Pharmacienne de formation, Mme Doyon a été cheffe de service et directrice des services pharmaceutiques et du médicament à la RAMQ de 1992 à 2003. « C’est vrai que c’est riche, mais c’est trop riche pour laisser ça entre les mains des gens qui veulent augmenter leur portefeuille », a affirmé en entrevue celle qui a participé à l’élaboration de l’assurance-médicaments. Elle craint pour la pérennité du régime.

Bien que la RAMQ ne possède pas le dossier médical des patients, comme le déclarait au Devoir cette semaine la secrétaire générale de la RAMQ, Sonia Marceau, elle possède suffisamment de données sur la rémunération des médecins pour savoir pour quel problème médical on les consulte. Même si ces données étaient anonymisées, les compagnies pharmaceutiques pourraient tout de même savoir, en fonction d’un code postal, quels sont les principaux problèmes de santé dans un quartier et quels médicaments on y consomme. Ces données pourraient donc davantage servir au marketing ciblant les médecins qu’à la recherche et, ultimement, alimenter le problème de la surprescription. « L’industrie, son but est de vendre des pilules ou de vendre des traitements », a rappelé Mme Doyon.

Ces inquiétudes sont partagées par le Dr Joel Lexchin, urgentologue et professeur émérite de l’Université York à Toronto. « Je crois qu’elles utiliseraient cette information pour tenter d’augmenter les parts de marché pour leurs médicaments, que les gens en aient besoin ou non », a expliqué l’auteur du livre Doctors in Denial sur la relation entre le corps médical canadien et l’industrie pharmaceutique. Comment ? En suggérant aux médecins de faire passer des tests à leurs patients pour certaines maladies présentes dans leur quartier et en élargissant la définition de ces maladies pour englober davantage de gens qui autrement n’auraient pas eu besoin de médicaments.

Mais qu’en est-il de la recherche pour trouver des « médicaments plus ciblés », comme l’a avancé le ministre Fitzgibbon ? « Il est vrai que les compagnies pharmaceutiques dépensent de grosses sommes d’argent pour faire de la recherche, mais cette recherche porte sur les médicaments qui leur rapporteront le plus d’argent, qui ne sont pas nécessairement ceux qui sont les plus nécessaires d’un point de vue de santé publique », a remarqué Dr Lexchin. Par exemple, les médicaments contre certaines maladies rares peuvent se vendre pour des millions de dollars.

« L’industrie, on l’aime, elle contribue à développer de nouveaux traitements et c’est bien. C’est juste qu’il faut l’encadrer fortement parce que ce qui maximise les profits en recherche médicale, ce n’est pas nécessairement ce qui maximise les bénéfices cliniques pour l’ensemble de la population », fait remarquer le professeur de politiques publiques de l’Université Carleton Marc-André Gagnon, qui est d’accord pour que les données de la RAMQ soient plus accessibles.

L’exemple ontarien

Un modèle à explorer est celui de l’Institute for Clinical Evaluative Services (ICES) en Ontario. Cet institut de recherche à but non lucratif surveillé par le Commissaire à l’information et à la protection de la vie privée donne accès aux données médicales des Ontariens aux chercheurs du domaine public et du domaine privé. « Tous les chercheurs doivent être autorisés par l’Institut pour ensuite accéder aux données », a expliqué M. Gagnon. Sauf que les chercheurs liés à des entreprises privées ont un accès plus restreint. Le professeur cite en exemple l’une des recherches produites par l’ICES pour éviter la surprescription de médicaments pour les personnes âgées. Des données utilisées dans l’intérêt public, loin de l’intérêt commercial des pharmaceutiques.

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3 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 5 septembre 2020 06 h 04

    C’est la continuelle main-mise des citoyens par le marché non seulement pharmaceutique. En vérité nous sommes devenus des troupeaux voire des esclaves numériques: on nous vend. Les enclos numériques existent aussi. Il est trop tard parce que les politiques ne travaillent plus pour les citoyens.

  • Sylvain Fortin - Abonné 5 septembre 2020 16 h 43

    Pierre Fitzgibbon est un danger public pour le monde ordinaire. Il fait vivre les riches. C'est son seul souci. C'est dans sa mentalité de citoyen de Westmount.

  • Patrick Dolmaire - Abonné 6 septembre 2020 12 h 16

    Est-ce que je vais pouvoir garder ma chemise ...

    Congés fiscaux, subventions ne suffisent plus, il faudrait maintenant donner nos informations personnelles et après qu'est-ce que ce sera!? Décidemment, il y a plus de lobbies que de créativité et d'immagination dans les sphères du pouvoir. C'est tellement facile de donner ce qui appartient aux autres ... un peu de respect, ça permettrait d'avoir une meilleure appréciation de nos politiciens.