Anges gardiens en formation

Elizabeth Carignan aide une résidente à se déplacer en chaise roulante. La stagiaire fait ses premiers pas à titre de préposée aux bénéficiaires à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal.
Adil Boukind Le Devoir Elizabeth Carignan aide une résidente à se déplacer en chaise roulante. La stagiaire fait ses premiers pas à titre de préposée aux bénéficiaires à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal.

« Quand il me prend dans ses bras, qu’il me parle tout bas, je vois la vie en rose. » La voix singulière d’Édith Piaf résonne dans le corridor d’une petite unité de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal (IUGM). C’est jour de karaoké pour les résidents. Micro à la main, masque et visière couvrant son visage, la technicienne en loisirs chante aux côtés d’une dame, qui esquisse un sourire dans son fauteuil roulant.

La vie est un peu plus rose à l’IUGM. Véritable champ de bataille au printemps (223 résidents contaminés à la COVID-19, 79 décès), le centre d’hébergement est désormais une zone verte. Aucun bénéficiaire n’est actuellement atteint de la maladie.

C’est là qu’Elizabeth Carignan fait ses premières armes de préposée aux bénéficiaires. La jeune femme de 22 ans suit la formation accélérée, lancée en juin par le gouvernement Legault. L’ancienne directrice de production dans une usine de collants a commencé son stage à l’IUGM il y a deux semaines.

« Je connais presque tous les noms des résidents », dit Elizabeth Carignan, l’œil vif derrière ses lunettes de protection. Comme celui de cette dame de 102 ans, qui a survécu à la COVID-19. « Ce que j’aime vraiment, c’est l’approche avec le bénéficiaire, poursuit-elle. Cette madame de 102 ans, elle peut nous en conter des affaires. Elle a encore une certaine lucidité. »

Photo: Adil Boukind Le Devoir L'Institut universitaire de gériatrie de Montréal accueille présentement 47 stagiaires qui ont suivi la formation  accélérée pour devenir préposé aux bénéficiaires.

Elizabeth Carignan tend la main à une résidente, assise dans un fauteuil roulant, pour l’inciter à avancer avec ses pieds. « Comme cela, on est capable de faire travailler ses jambes », dit-elle.

L’IUGM accueille présentement 47 stagiaires. Une deuxième cohorte de 44 étudiants débute lundi. Le chef d’équipe des préposés, Virginio Porato, les supervise, en plus de parrainer Elizabeth Carignan lors de son stage.

« J’entends beaucoup de positif pour la plupart des stagiaires, dit Virginio Porato. Mais pour deux ou trois personnes, ça va moins bien. » Le contact avec la clientèle est plus difficile, explique-t-il.

Elizabeth Carignan, elle, semble déjà à l’aise dans son nouvel uniforme bleu. Elle donne sans peine des bains aux résidents. « Ma professeure nous a assez bien préparés », dit-elle. Du moins, dans la mesure du possible, en 120 heures de cours.

À la maison, la future préposée s’est exercée à faire la toilette d’un bénéficiaire, en réquisitionnant les services de son conjoint. « Ça donne lieu à des situations cocasses, reconnaît-elle, en riant. Je lui demandais [en le lavant] : “es-tu à l’aise ?” »

Virginio Porato croit que les stages, d’une durée de huit semaines (quatre de jour et quatre de soir), auraient dû être deux fois plus longs. « Ce n’est pas assez pour savoir c’est quoi la réalité », estime-t-il.

Pendant la période de stage, les étudiants travaillent trois jours par semaine en CHSLD et suivent des cours en ligne les deux jours restants. « Ils peuvent travailler les lundis, mardis et samedis, dit Virginio Porato. Ils sont toujours en forme. Mais lorsque tu es préposé, tu peux faire quatre ou cinq jours d’affilée. »

Pour mieux préparer les futurs préposés, l’IUGM a décidé de réaménager ses horaires de stage pour la deuxième cohorte. « Ils vont être six semaines de jour et deux semaines de soir, dit Linda Boisvert, une gestionnaire retraitée appelée en renfort durant la pandémie, notamment responsable de l’accueil des stagiaires. On considère qu’il y a plus de choses à apprendre de jour. »

Une journée de formation sur les principes de déplacement sécuritaire des bénéficiaires sera aussi offerte à l’ensemble des stagiaires, ajoute-t-elle.

Un accueil positif

Dans la province, bien des étudiants craignaient d’être mal accueillis dans les CHSLD. Les syndicats des préposés aux bénéficiaires sont en négociations salariales avec le gouvernement Legault. Des employés ont aussi dénoncé la prime « ridicule » de 5 $ par jour, offerte par Québec aux superviseurs de stage.

« J’appréhendais beaucoup l’accueil, dit Mylène Forget, en stage dans un CHSLD des Laurentides. Mais ça va super bien. Ceux qui nous supervisent veulent le faire. C’est du monde de cœur, comme nous. »

À Laval, le syndicat local assure que les étudiants sont les bienvenus. « L’entente qu’on a obtenue fait aussi taire la grogne », dit Marjolaine Aubé, présidente du Syndicat des travailleuses et travailleurs du CISSS de Laval-CSN.

Le CISSS de Laval a annoncé cette semaine qu’il s’engageait à offrir « en priorité » un poste à temps complet aux préposés ayant un poste à temps partiel. À la mi-août, des postes seront aussi ouverts pour les employés qualifiés figurant sur la liste de rappel. Les étudiants à la formation accélérée auront ensuite accès à une série d’autres postes.

Malgré tout, encadrer autant de stagiaires demeure un défi, selon Jeff Begley, président de la Fédération de la santé et des services sociaux — CSN. « Dans beaucoup de cas, les préposés supervisent deux ou trois personnes, dit-il. Ils doivent guider les stagiaires et faire leur feuille de route normale. »

À l’IUGM, les parrains n’ont qu’un protégé. La tâche n’en demeure pas moins exigeante, surtout après une première vague de COVID-19, qui s’est transformée en tsunami dans les CHSLD. Virginio Porato espère que ce nouvel effort de guerre ne sera pas vain. « Combien des 10 000 étudiants recrutés vont rester après deux mois, un an ? » se demande-t-il.

Personne n’a encore quitté le navire à l’IUGM. Mais 62 étudiants sur les 470 inscrits ont mis fin à leur stage au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, dont fait partie l’IUGM.

Au CISSS des Laurentides, 86 étudiants sur 568 ont cessé la formation, dont trois depuis le début des stages. Le CIUSSS du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal dénombre pour sa part 77 abandons sur 385 étudiants. Une soixantaine d’étudiants, sur 962, se sont désistés au CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal.

Elizabeth Carignan, elle, garde le cap. « Ça ne me dérange pas du tout de travailler de jour, de soir, de nuit et une fin de semaine sur deux », dit-elle.

Elle aura peut-être finalement trouvé « sa vocation ». 

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