Toujours rien pour les «anges gardiens» demandeurs d’asile

Les « anges gardiens » qui sont au front pour combattre la COVID-19 dans les CHSLD du Québec depuis le printemps attendent toujours qu’Ottawa et Québec régularisent leur statut, comme cela leur avait été promis. Les deux gouvernements s’étaient pourtant engagés à le faire il y a maintenant près de deux mois. Mais les négociations ne sont toujours pas ficelées, laissant dans l’incertitude des milliers de demandeurs d’asile au statut précaire.

Rachelle (nom fictif) travaille de nuit dans une résidence pour aînés de Montréal où plus de trente patients sont décédés de la COVID-19 ce printemps. Originaire d’Haïti, elle a commencé à travailler comme préposée aux bénéficiaires en 2019, deux ans après son arrivée à la frontière.

Au téléphone, elle dit qu’elle aime « beaucoup » son travail, répète qu’elle veut « rester au Canada ». « J’aime beaucoup travailler avec les personnes âgées », dit-elle en assurant que « ce n’est pas trop dur ».

Elle a voulu taire son identité afin d’éviter que cela nuise à son dossier devant la Commission de l’immigration et du statut de réfugiés.

Marcelin François et les autres

Depuis le mois de mai, des groupes d’aide aux migrants pressent les gouvernements de régulariser le statut de demandeurs d’asile qui ont travaillé dur pour prendre soin des aînés dans les CHSLD, en y laissant même parfois leur vie, comme Marcelin François, un père de famille de 40 ans mort le 14 avril.

« À quel moment seront-ils perçus comme de vrais anges gardiens ? Alors que ce sont eux qui ont travaillé pendant toute la pandémie à des salaires de crève-faim ? », demande Frantz André, du Comité des personnes sans statut.

Parmi les demandeurs d’asile d’origine haïtienne, M. André évalue qu’environ 1500 travaillent comme préposés à l’heure actuelle.

En mai, Justin Trudeau avait fini par acquiescer à leurs demandes, en se disant ouvert à faire une entorse aux règles fédérales d’immigration pour remercier ces travailleurs qui n’ont pas de statut légal au pays. Le premier ministre fédéral avait salué, le 26 mai dernier, le travail de « gens extraordinaires qui font un travail héroïque ». « Nous devonsregarder comment on peut les aider. On est en train de regarder cette situation de près », avait-il alors affirmé.

Or deux mois plus tard, rien n’a été annoncé. « Je m’attendais à ce que ça bouge plus rapidement », déplore l’avocat spécialisé en immigration Stéphane Handfield. « Après l’annonce du premier ministre [Trudeau], on avait reçu plusieurs messages de clients qui étaient ravis. »

Selon ce qu’a pu apprendre Le Devoir, les bureaux des ministres de l’Immigration fédéral et du Québec n’en sont pas encore venus à une entente.

Les discussions se poursuivent. D’un côté comme de l’autre, on a refusé de commenter publiquement les négociations, mais on rapporte qu’elles se déroulent bien.

Les deux ordres de gouvernement essaient cependant toujours de se mettre d’accord sur les catégories de travailleurs qui pourraient être admissibles au programme leur permettant d’obtenir une résidence permanente en guise de remerciement pour leurs services, de même que l’expérience de travail qui sera nécessaire pour y avoir droit, selon les sources du Devoir.

Débat sur les critères

Selon l’une de ces personnes, issue du milieu de l’immigration, le gouvernement fédéral souhaiterait offrir son programme à tous les travailleurs précaires en établissements de soins de santé — que ce soit du personnel soignant, d’entretien ménager, ou de sécurité. Le gouvernement québécois préférerait quant à lui se limiter aux préposés aux bénéficiaires.

Le premier ministre québécois, François Legault, avait d’abord résisté, tout comme Justin Trudeau, aux appels des groupes d’aide aux demandeurs d’asile. M. Legault avait fini par accepter le principe de leur venir en aide, à peu près au même moment que son homologue fédéral, mais seulement au cas par cas.

En attendant l’avènement d’un éventuel programme, c’est la Commission de l’immigration et du statut de réfugié qui décidera du sort de ces personnes. Ses travaux, qui avaient été suspendus à cause de la COVID-19, doivent reprendre au mois d’août.

Or les délais sont généralement très longs. Rachelle, par exemple, attend depuis 2017 que sa demande d’asile soit traitée.

Qu’adviendra-t-il des anges gardiens dont la demande aura été entendue puis refusée ? C’est la grande question, selon Me Handfield. « Ma crainte, c’est qu’ils soient exclus de ce programme hypothétique », dit-il. « Le problème, c’est qu’on ne connaît pas le programme, on ne connaît pas ses critères et on ne sait même pas s’il y aura véritablement un programme. »

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