Distanciation à géométrie variable

Pharmacie Jean Coutu. À la pharmacie, la clientèle est éparse en ce début d’après-midi. À deux pas de l’entrée, une employée masquée accueille tous les clients d’un généreux nuage alcoolisé sur les mains. Au comptoir des prescriptions, pharmaciens et employés sont tous masqués. Et les clients? «La plupart des clients portent un masque, car vous savez, on a beaucoup de personnes âgées», insiste une employée. À la caisse, une affiche jaune fluo apposée sur la paroi de plexiglas rappelle la consigne «d’un mètre» à respecter entre clients et employés.<br />
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La photo qui accompagne ce texte a été modifiée afin de préserver l’identité des personnes qui y figurent.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Pharmacie Jean Coutu. À la pharmacie, la clientèle est éparse en ce début d’après-midi. À deux pas de l’entrée, une employée masquée accueille tous les clients d’un généreux nuage alcoolisé sur les mains. Au comptoir des prescriptions, pharmaciens et employés sont tous masqués. Et les clients? «La plupart des clients portent un masque, car vous savez, on a beaucoup de personnes âgées», insiste une employée. À la caisse, une affiche jaune fluo apposée sur la paroi de plexiglas rappelle la consigne «d’un mètre» à respecter entre clients et employés.

La photo qui accompagne ce texte a été modifiée afin de préserver l’identité des personnes qui y figurent.

Le confinement post-hivernal observé entre quatre murs beiges semble déjà lointain. Le compte des décès pique du nez au Québec, donnant à penser que le virus s’est ménagé des vacances. Les vestes tombent, le masque aussi. Les deux mètres de distance fondent chaque jour un peu plus au soleil. C’est à se demander si les Québécois prennent encore leurs précautions.

Dans son bilan des 100 jours de la pandémie, le directeur national de santé publique, le Dr Horacio Arruda, s’inquiétait cette semaine de voir la population baisser la garde. « Je sens un relâchement qui me préoccupe beaucoup », déplorait-il au lendemain d’un week-end de liesse qui a prouvé que la peur du virus de certains Québécois est non seulement soluble dans l’alcool, mais aussi dans les eaux vives de Lanaudière.

Dans l’attente d’un vaccin, les mesures de prévention font gagner du temps et demeurent la seule prescription possible, martèlent les experts.

Or, une virée non scientifique réalisée par Le Devoir dans plusieurs commerces de la métropole en milieu de semaine démontre que l’adhésion aux gestes de prévention est à géométrie variable, tout comme les deux mètres de distance. Tous lieux confondus, moins du tiers des personnes croisées en milieux fermés portaient un couvre-visage.

Depuis le déconfinement, il faut voir si on est remontés à 8 ou 10 contacts, ou 12. Même à 8 contacts étroits, c’est sûr qu’on aura une deuxième vague. Dans les milieux fermés, c’est là que ça se passe. Il faut redoubler de prudence dans une foule.

Deuxième vague à la mi-juillet ?

Selon Benoît Mâsse, épidémiologiste à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, la baisse de vigilance actuelle pourrait ouvrir la porte à l’émergence d’une deuxième vague aussi tôt qu’à la mi-juillet. Maintenant que l’isolement est chose du passé, le nombre de contacts « non protégés » dans la population est à la hausse et scellera la suite de notre relation houleuse avec le SRAS-CoV-2.

Avant le confinement, on recensait chez les Québécois en moyenne 12,2 contacts sociaux (famille, école, travail, transport, loisirs) à moins de deux mètres par semaine, selon des chiffres de l’INSPQ. Seulement au travail, on comptait en moyenne 10 contacts étroits par jour chez les employés. Le confinement a permis de réduire ce nombre à quatre.

« Depuis le déconfinement, il faut voir si on est remontés à 8 ou 10 contacts, ou 12. Même à 8 contacts étroits, c’est sûr qu’on aura une deuxième vague, estime cet expert. Dans les milieux fermés, c’est là que ça se passe. Il faut redoubler de prudence dans une foule. Ça veut dire masque et lavage de mains, à l’entrée comme à la sortie. Or plein de commerces n’offrent le désinfectant qu’à l’arrivée. »

« On recommence à voir des cas positifs chez des gens qui n’ont aucune idée où et comment ils ont été infectés. C’est clair que, juste dans des commerces et d’autres lieux clos, il y a des contacts assez prolongés pour générer des infections », observe la Dre Caroline Quach-Thanh, pédiatre et microbiologiste au CHU Sainte-Justine.

Si 50 % des personnes portaient le masque en public, le facteur R (le taux de reproduction du virus) pourrait être maintenu à moins d’une contamination par personne infectée. Cette mesure est 50 % plus efficace que si le masque n’est porté que par les personnes malades, estiment des chercheurs de l’Université de Cambridge.

Mais, dans plusieurs esprits, le port du masque, ou son rejet, est devenu au fil des semaines autant une posture politique qu’un désagrément inutile plutôt qu’une prescription de santé publique.

La pointe de l’iceberg

Selon les premières données de l’étude CONNECT réalisée par le Groupe de recherche en modélisation mathématique et en économie de la santé liée aux maladies infectieuses du Centre de recherche du CHU de Québec-Université Laval, 19 % des Québécois auraient porté un couvre-visage en avril (dans la semaine précédente), un taux qui aurait grimpé à 41 % en mai. À Montréal, ce serait le cas de 46 % des répondants, et le taux est de… 28 % ailleurs au Québec, selon des données partielles* obtenues par Le Devoir. Un portrait qui contraste avec ce que nous avons observé cette semaine sur le terrain.

« Si tout le monde portait un masque, on pourrait s’éviter une deuxième vague », pense la Dre Quach-Thanh, qui déplore que le couvre-visage ne soit pas encore obligatoire.

La recrudescence fulgurante des infections aux États-Unis — 41 000 nouveaux cas en une seule journée cette semaine — et dans d’autres pays où le déconfinement s’est amorcé avant le Québec devrait nous servir d’alarme, estime Benoît Mâsse.

Selon ce dernier, l’insouciance de certaines personnes face au masque n’est que la pointe de l’iceberg. « Ces gens sont probablement aussi laxistes sur le lavage des mains et la distance physique, et ils ne se sentent ni à risque ni concernés », estime-t-il. Si rien ne change, un reconfinement, partiel ou localisé, n’est pas à exclure, selon lui.

« Des personnes agissent comme si c’était le retour à la vie normale. Or plusieurs personnes sont encore confinées. On n’est pas égaux dans le déconfinement, déplore l’épidémiologiste. Le public doit comprendre que la vie de beaucoup d’autres personnes est encore affectée et dépend encore de notre comportement. »

*Sondage réalisé auprès de 546 Québécois sélectionnés aléatoirement parmi la population générale entre le 21 avril et 20 mai 2020.

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11 commentaires
  • Benoit Samson - Abonné 27 juin 2020 08 h 00

    Insanité collective

    Albert Einstein a fameusement décrit ainsi l'insanité:
    "L'Insanité est de faire les mêmes actions à répétition et en espérer des résultats différents." Albert Einstein

    Sa vision des gestes irrationels que nous posons parfois est encore vraie aujourd'hui.

    Nos voisins du Sud à l'exemple de leur commnadant suprême, et certains Canadiens, pensent que la COVID-19 sera vaincue en faisant les mêmes erreurs à répétition en espérant un résultat différent.

    En date du 27 juin 2020, l'évidence scientifique nous indiquant une solution temporaire, efficace et peu couteuse jusqu'à la découverte d'une meilleure option est pourtant claire:
    Respecter la distenciation sociale (paramêtres variables), pratiquer l'hygiène des mains et porter un masque dans les espaces publics.

    Espérer une solution positive à la COVID-19 en répétant toutes les erreurs identifiées et bien documentées ici et ailleurs dans le monde relève de l'insanité collective.

  • Aimé Lagarde - Inscrit 27 juin 2020 09 h 05

    La science a parlé: aux politiciens d'agir.

    La science a parlé: le virus est là pour rester, jusqu'à ce qu'on ait un vaccin. Au Québec, on a compté 55000 personnes infectées. Guéries ou décédées, cela n'est pas notre propos. Sur une population de 8 millions d'habitants, cela représente (sauf erreur de ma part) moins de 7 personnes sur mille. 0,7 % . Ce qui veut dire que le virus a encore à sa disposition 99,3 % de nos concitoyens, qui se protègent ou ne se protègent pas. Donc la voie est libre au corona, sauf si on se protège, par les mesures barrière. Le problème, c'est que ceux qui ne se protègent pas (les moins de 65 ans? ) risquent d'infecter les gens à risque, (les plus vieux), qui n'y peuvent rien, à moins que le gouvernement les protège, en imposant des règles de distanciation par une législation rigoureuse, assortie d'amendes montrant que le problème est sérieux. Le No Fault oui, mais la ceinture bouclée.
    Dans ma localité, la direction d'une grande quincaillerie m'a assuré qu'elle n'obligerait pas son préposé aux commandes à recevoir hors magasin à porter un masque parce qu'il n'y a pas de loi qui l'y oblige. Donc le préposé continuera à faire payer les clients avec leur carte, de la main à la main, en affichant un sourire fendu jusqu'aux oreilles. Les mesures de distanciation à la bonne franquette: une vaste blague.

  • Marie-France Ferland - Abonnée 27 juin 2020 09 h 21

    Distanciation à géométrie variable

    Merci pour votre article. Je trouve la situation très préoccupante. Depuis la réouverture des terrasses, par exemple à Québec sur la rue Cartier, la distanciation est ABSENTE à plusieurs endroits. Je ne peux pas croire que les sacrifices des derniers mois serons vains...

  • Alain Roy - Abonné 27 juin 2020 09 h 23

    Inconscience sélective

    Lors de la topo du téléjournal de 18h00 à Radio Canada sur la réouverture des terrassses un peu partout à Montréal, l'énorme majorité des clients étaient collés les uns sur les autres et ne portaient pas le masque. Seuls les employés portaient la visière et/ou un masque. Pourtant, ni les reporters ni le lecteur de nouvelles, pourtant habituellement friands de critiques et d'indignites aigũes n'en ont pipé mots. Bref les reportages aussi sont à géométrie variable.

  • Joane Hurens - Abonné 27 juin 2020 10 h 06

    Course vers l’incendie

    “On va attendre que ça aille mal avant d’agir”. Arruda ne bouge pas parce que Legault veut pas. Legault veut que les Québec qui en ont les moyens passent de belles vacances. Il fait un pari.

    Le même type de pari qui l’a fait bloquer la commande de matériel sanitaire en février alors que l’ouest faisait le plein. La médiocrité du gouvernement caquiste a coûté cher. Il ne faut pas stopper la relance sans doute. Comme on peut le constater au sud de la frontière, sans coupe-feu efficace, l’incendie ne demande qu’à repartir.