Après 100 jours de lutte contre la COVID-19, où se situe le Québec?

On trouve une très grande concentration de CHSLD et de résidences pour aînés sur les îles de Montréal et de Laval, où l’épidémie a frappé le plus fort. Daphnee Phillips, une résidente du voisinage, dépose une gerbe de fleurs devant le CHSLD Heron à Dorval.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir On trouve une très grande concentration de CHSLD et de résidences pour aînés sur les îles de Montréal et de Laval, où l’épidémie a frappé le plus fort. Daphnee Phillips, une résidente du voisinage, dépose une gerbe de fleurs devant le CHSLD Heron à Dorval.

C’est à long terme que se gagnent les guerres, mais la bataille des 100 premiers jours de l’urgence sanitaire place le Québec dans une position peu enviable dans le palmarès mondial de la lutte contre la pandémie.

Après plus de trois mois, le taux de mortalité par million d’habitants place toujours le Québec au sommet de la pyramide des pays développés où la maladie, toutes proportions gardées, a fauché le plus de vies.

Le Québec a réussi son pari premier, celui d’aplanir la fameuse courbe, une image devenue virale en avril dernier grâce aux vigoureuses démonstrations gestuelles du directeur national de la santé publique, le Dr Horacio Arruda. Au même moment, des pays comme l’Italie, l’Espagne, le Royaume-Uni, et plus tard l’État de New York vivaient les montagnes russes, avec des scènes déchirantes en provenance d’urgences débordées.

Mais après 100 jours, le bilan des morts recensées parmi la population du Québec vient ternir sa performance globale, avec un tableau plus noir que bien d’autres pays.

Avec un taux cumulé de mortalité de 614 décès par million d’habitants au 14 juin, le Québec n’est plus dépassé aujourd’hui que par la Belgique (837 décès par million) et laisse derrière des États où l’on avait crié à l’hécatombe comme l’Espagne (580), l’Italie (570) ou la France (453). Le bilan québécois est à ce jour plus lourd que celui de la Suède (500), un des rares pays à n’avoir appliqué aucun confinement strict et bien plus lourd que celui des États-Unis (362), malgré la catastrophe vécue à New York.

« On peut toujours se dire qu’on n’est pas pires que les autres pays, parce que certains d’entre eux ne rapportent peut-être pas tous les décès, ce qui est vrai. Mais même en gonflant les chiffres de mortalité de certains pays de 25 %, on demeure dans le peloton de tête », soutient Robert Choinière, démographe et ex-responsable des affaires scientifiques à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). La France a révisé ces données depuis avril pour y ajouter tous les décès survenus en EHPAD (équivalent de nos CHSLD) et à domicile, ajoute ce spécialiste, à l’origine d’un site comparant les données de santé du Québec à celles des pays de l’OCDE.

 

Pour une population équivalente au Québec, (environ 8 millions d’habitants) des pays comme la Suisse (1956 morts), l’Autriche (688 morts), ou Israël (300 morts) affichent beaucoup moins de décès que le Québec (plus de 5340 morts), note le démographe. « Nos chiffres sont plus élevés que des pays comme le Portugal ou la Grèce », note M. Choinière. Deux pays abritant une plus forte proportion de personnes âgées que le Québec.

La crise des CHSLD

Sans la flambée vécue dans les CHSLD, le Québec aurait été champion dans sa gestion de la pandémie, ont défendu cette semaine dans leurs bilans le premier ministre François Legault et le Dr Horacio Arruda.

En effet, sans cela, le bilan aurait été tout autre, insiste M. Choinière. N’empêche que, même une fois les décès en CHSLD rayés de son bilan global, le Québec aurait déclaré au 14 juin un taux cumulé de 218 décès par million d’habitants, un tableau pire que l’Ontario (175 décès par million), que le Portugal, l’Allemagne, le Danemark ou l’Autriche. Mais il se comparerait avantageusement à la Suisse et aurait mieux fait que l’Irlande, les Pays-Bas et les États-Unis.

« Mais c’est un non-sens de dire ça, puisque les CHSLD font partie de notre population, et c’est le cas ailleurs aussi. On peut toujours prétendre que les systèmes sont différents, mais si on regarde juste le Canada, avec des systèmes similaires, on voit que le fossé est immense avec d’autres provinces, notamment la Colombie-Britannique, frappée plus tôt », estime le démographe.

La situation actuelle

Ces dernières semaines, le démographe a ajouté de nouveaux acteurs à ses graphiques comparatifs, notamment la Belgique et l’État de New York, car il n’y avait « plus de pays où la situation était comparable au Québec ».

« Maintenant, on doit se comparer aux États américains pour trouver des comparables. On semble suivre davantage la courbe des États du Nord-Est américain », dit-il.

Même si l’épidémie connaît une accalmie depuis mai, et que le nombre de nouveaux cas et de décès recule (tout de même 132 la semaine dernière), le taux de mortalité en regard de la population continue d’être plus élevé au Québec qu’en Europe, sauf au Royaume-Uni et en Suède.

Une épidémie urbaine

Partout, la COVID a d’abord frappé les villes denses et la région métropolitaine de Montréal n’a pas été épargnée. Une réalité qui a fait dire aux autorités de santé qu’il y avait deux réalités au Québec, une épidémie active à Montréal, et une quasi accalmie dans les régions.

Or, si on compare la région sanitaire de Montréal et de Laval à celles d’autres agglomérations, le portrait n’est pas plus glorieux. Avec un taux cumulatif de 1539 décès par million d’habitants, la métropole du Québec ne se compare pour l’instant qu’à la Lombardie (taux de 1631 décès/million), la région italienne englobant la ville de Milan qui est devenue l’épicentre de la pandémie en Italie.

En comparaison, Toronto, la plus grande ville du Canada, affiche un taux quatre fois moins élevé, avec 352 morts/million.

« En Amérique, si on compare Montréal à des villes de même taille comme Chicago, ou même Boston, on a eu plus de mortalité. À Paris ou à Londres, qui sont des villes beaucoup plus denses, on a eu plus de deux fois moins de mortalité », précise le démographe.

Une situation qui s’explique en raison de la très grande concentration des CHSLD et des résidences pour aînés sur l’île de Montréal et celle de Laval, où l’épidémie a frappé le plus fort. Difficile de dire si la proportion de milieux de vie pour aînés est aussi grande dans ces autres agglomérations urbaines. Pour l’instant, la ville de New York demeure la triste championne de toutes les métropoles, avec un taux de 2622 morts de la COVID par million d’habitants.

Et l’avenir ?

Selon la Dre Marie-France Raynault, professeur émérite en santé publique à l’Université de Montréal, la situation au Québec est « sous contrôle » à l’heure actuelle. Le fameux taux de reproduction du virus (R0), soit le nombre d’infections générées par une personne atteinte, a atteint 0,9. « La manifestation d’il y a dix jours (Black Lives Matter) nous a donné des sueurs froides, mais il semble depuis n’y avoir pas de recrudescence des cas à date. On rapporte moins d’une d’infection par nouveau cas, donc je suis optimiste. Et jusqu’à présent, le déconfinement a donné raison aux optimistes ! »

Sources :

Données INSPQ, Worldometers. info, Ourworldindata.com, coronavirus.jhu.edu/map.html" target="_blank">Johns Hopkins University,

Comparaisons-sante-quebec.ca

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