Pour une approche novatrice en santé mentale

Gabrielle Tremblay-Baillargeon Collaboration spéciale
Illustration réalisée dans le cadre de la campagne «COV ça va?», où des personnes vivant avec des diagnostics de santé mentale ont témoigné de leur réalité pendant la pandémie.
Illustration: Clément de Gaulejac Illustration réalisée dans le cadre de la campagne «COV ça va?», où des personnes vivant avec des diagnostics de santé mentale ont témoigné de leur réalité pendant la pandémie.

Ce texte fait partie du cahier spécial Santé mentale

Depuis 1983, le plutôt méconnu Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec (RRASMQ) milite pour que la province porte une vision autre sur les problèmes de santé mentale et les personnes qui vivent avec un diagnostic. Leur campagne « J’ai une histoire », lancée en 2016, met en lumière les humains derrière les étiquettes.

C'est le courant de la désinstitutionnalisation, ce processus gouvernemental amorcé dans les années 1960 qui a vidé la grande majorité des lits au sein des hôpitaux psychiatriques au profit de plans de soins basés sur la médication et l’accompagnement thérapeutique, qui a mené à la création du RRASMQ. Alors que les asiles devenaient (presque) obsolètes, des collectifs citoyens se mettaient en place afin de venir en aide aux patients. Aujourd’hui, une centaine de groupes unis par une volonté d’approche novatrice œuvrent auprès des patients par l’entremise de cellules d’entraide, de centres de crise ou d’hébergement, d’accompagnement psychothérapeutique et autres ateliers.

« Ce qu’on propose, c’est d’accueillir les personnes ailleurs qu’à l’hôpital et autrement que par l’approche médicale », résume Anne-Marie Boucher, responsable des communications et de l’action sociopolitique. L’approche novatrice mise ainsi sur une relation humaine égalitaire entre le patient et la personne soignante, axant sa démarche sur la Personne avec un grand P.

« On a devant nous un citoyen à part entière qui conserve son pouvoir, qui arrive de façon volontaire et qui a droit au consentement en tout temps », souligne Mme Boucher. Résolument politique, l’approche novatrice en santé mentale souhaite fairedes patients des citoyens informés sur leurs droits sociaux et médicaux, mais surtout, en pleine possession de leurs moyens. « On peut parfois être caricaturés comme anti-hôpital ou anti-médication parce qu’on se permet d’être critiques à l’égard de la psychiatrie, concède la responsable. On veut que la personne ait accès à une diversité de réponses possibles et à la bonne information, qu’elle puisse choisir de façon libre et éclairée entre les options qui sont disponibles pour elle », précise-t-elle. L’émancipation, donc, est au centre de la démarche.

Une lecture politique de la santé mentale

Cette primauté de la personne sur le système a été le moteur de la plateforme Web « J’ai une histoire », une initiative lancée il y a quatre ans pour récolter des témoignages de gens vivant avec des diagnostics de santé mentale. Durant la crise de la COVID-19, le site a été la vitrine d’une microcampagne intitulée « COV ça va ? », où des témoignages parfois illustrés par l’artiste montréalais Clément de Gaulejac affluaient.

Illustration: Clément de Gaulejac

« On voulait documenter la situation pour démontrer quels étaient les impacts de la pandémie et du confinement sur la santé mentale des personnes », indique Anne-Marie Boucher. L’idée était donc d’offrir un espace d’expression dans un moment de détresse collective, mais aussi de normaliser des états et des soucis de santé mentale vécus par un plusgrand nombre.

« C’est une question de renversement du regard : on veut proposer aux gens d’avoir une lecture plus politique de la santé mentale et de l’envisager non pas sous l’angle du traitement, mais sous l’angle du droit à la santé », explique Mme Boucher. Ce droit à la santé comprend plusieurs variables : le niveau de revenu, le fait de pouvoir participer pleinement à sa société, d’avoir un logement de qualité, de l’accompagnement et des services de santé adaptés… En temps de pandémie et alors que le gouvernement du Québec prépare un plan d’action en santé mentale, ces conditions de vie parfois difficiles sont montrées du doigt par le Regroupement, qui souhaite que la vision collective en santé mentale prenne en compte ces variables, « pour que les gens aient des conditions de base pour participer à la société et prendre soin d’eux », résume Anne-Marie Boucher.

La plateforme « 3 chantiers pour une approche globale en santé mentale », élaborée elle aussi par le RRASMQ, cimente toutes ces demandes et souligne encore une fois l’importance d’une variété d’approches et d’accompagnements pour les personnes aux prises avec des questions de santé mentale. « Une crise, c’est une occasion d’apprentissage », relate la responsable. Ainsi, la pandémie, qui a plongé bon nombre de Québécois et de Québécoises dans des situations de pauvreté, de précarité et de détresse émotionnelle, aura peut-être permis d’ouvrir un regard collectif sur certaines réalités. « Je souhaite que ça donne lieu à davantage d’empathie et de solidarité à l’égard des personnes qui sont exclues et qu’on s’assure d’avoir une société où on vit moins de précarité pour tous et toutes », conclut Mme Boucher.