La crise nous met dans de beaux draps

Isabelle Delorme Collaboration spéciale
Une étude documentera quelle incidence la pandémie a sur le sommeil, les rythmes circadiens et les rêves.
Photo: Jp Valery  /  Unsplash Une étude documentera quelle incidence la pandémie a sur le sommeil, les rythmes circadiens et les rêves.

Ce texte fait partie du cahier spécial Santé mentale

Le phénomène est bien connu des spécialistes. En période de crise, on observe une perturbation du sommeil chez de nombreuses personnes, qui peinent à s’endormir ou connaissent des nuits agitées. La pandémie semble ne pas avoir échappé à cette règle. Pourtant, c’est bien le moment de s’assurer un sommeil réparateur. À l’initiative de trois experts, dont un Québécois, une étude internationale va se pencher sur l’impact de cette crise sur notre sommeil.

« Stress et anxiété ne font pas bon ménage avec le sommeil, et nos habitudes de vie ont été complètement chamboulées. On peut donc s’attendre à des impacts assez importants sur le sommeil », prévoit Charles Morin, professeur et chercheur à l’École de psychologie de l’Université Laval, qui a eu l’idée de lancer cette étude internationale avec deux homologues scandinaves. Une quinzaine de pays se sont joints au projet.

L’étude, qui sera effectuée sur la base d’un questionnaire accessible en ligne jusqu’à fin juin, documentera quelle incidence la pandémie a sur le sommeil, les rythmes circadiens et les rêves. « Nous souhaitons faire des liens entre pandémie, niveau de confinement et symptômes psychologiques, et examiner les habitudes de sommeil, précise l’expert. Certaines personnes font de l’insomnie, mais d’autres développent une sorte de décalage horaire. Quelques-uns dorment un peu plus, surtout ceux qui étaient en privation de sommeil. »

En Chine, des chercheurs ont sondé début février plus de 5000 personnes, dont beaucoup de travailleurs de la santé. « Ils ont trouvé que le stress aigu et l’insomnie étaient très présents, car ils touchaient respectivement 16 % et 20 % des répondants, rapporte Charles Morin. Les gens qui étaient plus près des foyers d’éclosion expérimentaient plus de stress et d’insomnie. »

Selon Julie Carrier, directrice scientifique de la campagne canadienne de santé publique « Dormez là-dessus », la crise de la COVID-19 a profondément troublé le sommeil de certains groupes, notamment les gens plussensibles au stress ou à l’anxiété ou qui vivent des stress plus élevés.« Les plus affectés ont été les travailleurs de première ligne, qui ont dû adopter des horaires de travail extrêmement longs, souvent à des heures atypiques », estime la professeure de psychologie.

Bien dormir, on ne peut pas rêver mieux pour notre santé

Un bon sommeil est essentiel à une bonne santé physique et mentale.« C’est un peu le parent pauvre quand on parle de santé durable, mais c’est l’un des trois grands piliers, avec une bonne alimentation et de l’entraînement physique », explique Charles Morin, qui déplore que le sommeil soit souvent tenu pour acquis jusqu’au moment où l’on rencontre des problèmes. Selon l’expert, les habitudes de sommeil ont un effet sur le plan immunologique. « Un sommeil perturbé ou de courte durée augmentele risque d’attraper certains virus », explique-t-il. Bon à savoir en temps de pandémie.

Le sommeil joue aussi un rôle important dans la régulation des émotions, nous dit Charles Morin. « Il y a vraiment un lien bidirectionnel entre sommeil et santé mentale », souligne Julie Carrier. L’insomnie peut être un précurseur de problèmes à plus long terme, car elle augmente notre niveaude cortisol (l’hormone associée austress), diminue nos capacités d’adaptation à notre environnement et peut engendrer un cercle vicieux vers le développement de troubles anxieux ou de dépression. Il est donc important de réagir avant que la chronicité s’installe.

Ne pas forcer le sommeil

Faire des rêves différents depuis le début de la pandémie est un phénomène courant. « Beaucoup de gens ont rapporté des rêves plus intenses, disent rêver plus ou ont des rêves plus négatifs », explique Julie Carrier, pour qui cela peut être lié aux éveils plus fréquents pendant la nuit. Car pour se souvenir d’un rêve, il faut se réveiller très près d’une période de sommeil paradoxal, qui constitue à peu près 25 % du cycle de sommeil.

Qu’on ait le temps de rêver ou non, il est important de ne pas s’inquiéter outre mesure de ses troubles de sommeil — normaux en temps de crise — car cela peut engendrer un cercle vicieux. « On commence par avoir des difficultés pour une bonne raison [comme la crise de la COVID-19], puis on peut développer une anxiété sur le manque de sommeil lui-même », prévient Julie Carrier. Avec le risque de créer un cycle d’insomnie chronique.

Alors que faire ? Nos deux experts s’accordent sur le conseil le plus important : associer son lit au sommeil. « La première chose à faire est de ne jamais essayer de forcer le sommeil. Si on n’arrive pas à le trouver, il faut plutôt sortir du lit et s’engager dans une activité relaxante, voire soporifique », conseille Charles Morin. Julie Carrier recommande de sortir du lit si l’on ne s’est pas endormi au bout de 30 minutes. « Moi, je joue au Scrabble ! C’est juste assez plate pour me rendre somnolente, mais suffisamment exigeant pour que je ne pense pas à mes préoccupations », lance la professeure.

Si l’on ne parvient pas à retrouver un sommeil de qualité malgré tous les conseils des spécialistes, la thérapie cognitivo-comportementale peut aider, selon Charles Morin. Pour enfin dormir sur ses deux oreilles.