Une détresse exacerbée par la pandémie

Pascaline David Collaboration spéciale
Le budget québécois en matière de santé mentale est insuffisant, selon les associations interrogées.
Illustration: Tiffet Le budget québécois en matière de santé mentale est insuffisant, selon les associations interrogées.

Ce texte fait partie du cahier spécial Santé mentale

La COVID-19 a catalysé la détresse psychologique chez les personnes déjà atteintes de maladies mentales. Une situation difficile également pour les proches, qui ont dû s’adapter rapidement. Plusieurs associations, qui s’inquiètent d’une « deuxième vague psychologique » et mettent en place des initiatives avec peu de ressources, demandent des mesures concrètes au gouvernement.

Symptômes amplifiés par l’isolement et la distanciation physique, hausse des appels à l’aide, stress post-traumatique chez les personnes travaillant dans le réseau de la santé ; autant de constats réalisés par les intervenants du milieu depuis le début du confinement.

« Plusieurs personnes qui ne nous avaient pas contactés depuis longtemps ont de nouveau fait appel à nous durant la pandémie », indique Martin Enault, président du conseil d’administration de Revivre, un organisme venant en aide aux personnes qui ont un trouble anxieux, dépressif ou bipolaire et à leurs proches.

Revivre a dû accélérer le développement de ses outils virtuels pour pallier la disparition du présentiel et répondre à la hausse d’appel à l’aide. C’est le cas du programme J’avance !, validé cliniquement et constitué de cinq ateliers d’autogestion de la santé pour les personnes touchées par l’anxiété, la dépression ou la bipolarité.

« Ce n’est pas normal que les personnes atteintes de maladies mentales se voient prescrire des médicaments sans bénéficier aussi d’une éducation pour bien comprendre ce qu’elles vivent, ajoute M. Enault. L’autogestion permet de replacer le patient en contrôle de ses décisions. »

Si l’autogestion ne remplace pas les traitements comme la psychothérapie, elle se pose en complément de ceux-ci, afin d’acquérir les outils nécessaires à une prise de conscience et de contrôle. Cela peut permettre notamment de diminuer les symptômes et d’éviter les rechutes.

Besoin de répit

Les proches ont tendance à oublier qu’ils doivent, eux aussi, prendre soin de leur santé mentale. « L’entourage est en première ligne, mais à cause des tabous, il hésite souvent à aller chercher de l’aide, indique René Cloutier, directeur général du Réseau Avant de craquer. Dans le contexte actuel, il est d’autant plus important que les proches ne tardent pas à nous contacter. »

Le Réseau, une fédération à but non lucratif, regroupe 41 associations au Québec qui œuvrent à briser l’isolement et à soutenir les membres de l’entourage d’une personne atteinte de maladie mentale. Il répond à plus de 60 000 demandes d’aide annuellement.

Avant la pandémie, ces familles vivaient déjà trois fois plus de détresse par rapport à la population générale. Cela a été exacerbé par l’amenuisement soudain des réseaux de soutien. « Le fait d’être confiné à domicile a eu des implications lourdes, comme les difficultés pour rendre visite aux proches ou pour garantir l’approvisionnement en nourriture », affirme René Cloutier.

Habituellement, l’entourage a aussi besoin de répit et d’espaces pour échanger avec d’autres familles quivivent la même situation. Ce répit n’a pas été possible durant la pandémie, et les discussions téléphoniques ne sont pas toujours aisées, selon M. Cloutier, dès lors que le proche vit dans le même logement.

Repenser le soutien

Les associations membres ont dû réorganiser leurs services pendant la crise afin de respecter les consignes de la Santé publique. Un groupe de discussion Facebook, nommé Toujours là malgré tout, a été créé aumois d’avril. Gratuit, il est animé par les intervenants de chacune des associations et permet aux familles d’échanger et de poser des questions.

« Des parents qui vivent avec un enfant qui aurait des idées suicidaires, par exemple, peuvent s’y exprimer et trouver des ressources auprès de personnes qui les comprennent », explique Jean-Philippe Dion, porte-parole du Réseau Avant de craquer.

Jean-Philippe Dion a grandi avec une mère en proie à des problèmes de santé mentale. Dès son jeune âge, il a donc côtoyé cette réalité qui implique des moments de crise et de stress.« On ne sait jamais vers qui aller exactement, comment aider une personne qui a des idées psychotiques, ajoute-t-il. Le Réseau permet vraimentd’être accompagné dans ces questionnements, et c’est encore plus important dans le contexte de pandémie. »

Plusieurs associations membres du Réseau ont aussi développé des formations par visioconférence. Un service apprécié par les plus jeunes et les personnes qui demeurent dans des régions éloignées. Toutefois, les activités en présence seront toujours privilégiées et remises sur pied progressivement puisqu’elles répondent à un besoin de contact significatif.

Le gouvernement attendu

Le budget québécois en matière de santé est insuffisant, selon les associations interrogées. « Ce n’est pas normal non plus qu’il faille attendre entre 6 et 18 mois pour voir un psychiatre ou un psychologue, affirme Martin Enault. Cela fait 40 ans que ce secteur est désinvesti et qu’on vit avec les conséquences. »

Il suggère notamment une entente nationale, permettant à tous les hôpitaux, CIUSSS et CLSC d’avoir accès à leurs ateliers et à leurs services afin de désengorger le système et rejoindre davantage de Québécois qui n’en auraient pas les moyens actuellement.

Pour le Réseau Avant de craquer, une « deuxième vague psychologique » est inévitable. « On s’attend à une forte hausse des besoins de membres d’entourage d’ici quelques mois, dit René Cloutier. On espère que le gouvernement va faire des gestes concrets pour que les associations soient en mesure de répondre à cette augmentation. »

Selon lui, le financement devrait au minimum doubler pour pallier le manque de ressources actuel. « Les organismes communautaires permettent d’alléger la pression sur le réseau de la santé, donc ce serait avantageux pour le gouvernement de mieux nous soutenir », estime-t-il.

Le stress positif

L’organisme L’amarrage propose un hébergement à faible coût pour les personnes en situation de détresse psychologique. Habituellement, neuf résidents sont accueillis, mais L’amarrage a dû restreindre ses admissions de moitié. « À mesure que la situation perdurait, on a vu une augmentation des crises et des idées suicidaires », souligne Karine Bérubé, directrice générale.

Mais L’amarrage a observé un autre phénomène intéressant : le stress positif. « On a une vision très péjorative du stress, mais, à la base, il est nécessaire, explique Karine Bérubé, présidente. C’est ce qui peut nous donner l’énergie d’agir. »

Les équipes de l’organisme ont été très créatives pour s’adapter à la situation et innover, selon Mme Bérubé, que ce soit dans le développement de nouveaux services ou de leurs propres compétences. « Une de nos membres, âgée de 75 ans, a rapidement appris à utiliser Zoom, par exemple, tandis qu’une autre a fabriqué des masques », ajoute-t-elle.

Un système de soutien téléphonique et un groupe virtuel ont ainsi été mis en place, et des capsules ont été développées pour continuer à informer les bénéficiaires et leurs familles par l’entremise des réseaux sociaux.