Des victimes collatérales de la réaffectation des professionnels de la santé en CHSLD

Les ordres professionnels jugent qu’il faut mettre en place rapidement un plan afin de redéployer les professionnels de la santé dans leur secteur respectif.
Photo: Jean-Francois Badias Associated Press Les ordres professionnels jugent qu’il faut mettre en place rapidement un plan afin de redéployer les professionnels de la santé dans leur secteur respectif.

Huit ordres professionnels, qui représentent notamment des physiothérapeutes, des ergothérapeutes, des orthophonistes, des psychologues et des travailleurs sociaux, pressent le gouvernement Legault de rapatrier dans leur poste habituel les professionnels affectés en CHSLD ou au dépistage de la COVID-19. Leur clientèle vulnérable subit « les contrecoups de cette pandémie », écrivent-ils dans une lettre envoyée lundi à la ministre de la Santé et des Services sociaux Danielle McCann, dont Le Devoir a obtenu copie.

« Nous nous inquiétons de l’impact causé par la diminution, voire par l’absence de services, depuis plusieurs mois, dans un contexte où la fragilité même de ces services était déjà bien présente et dénoncée avant l’arrivée de la COVID-19 », écrivent les cosignataires.

En entrevue, le président de l’Ordre des orthophonistes et audiologistes du Québec, Paul-André Gallant, souligne qu’il a encouragé ses membres à « aller aider là où il y avait des feux » durant la crise. Ses membres ont répondu à l’appel. « Mais ça fait quelques mois maintenant, dit-il. Des professionnels sont allés en CHSLD et ne sont pas de retour. Des clientèles ont été laissées à elles-mêmes. »

À certains endroits, un enfant qui a un problème de dysphagie [difficulté à avaler] pouvait attendre un mois avant d’être évalué et recevoir de l’aide avant la pandémie. Là, c’est huit mois d’attente.

Des enfants d’âge préscolaire, ayant des troubles de langage, n’ont certainement pas eu les services de réadaptation auxquels ils auraient dû avoir droit, estime Paul-André Gallant. « Pour les petits bouts de choux, s’ils n’ont pas de service pendant plusieurs mois, ça peut avoir un impact, particulièrement pour ceux qui rentrent à l’école en septembre », souligne-t-il.

Denis Pelletier, président de l’Ordre professionnel de la physiothérapie du Québec, rappelle que les cas prioritaires et urgents ont été traités. « Mais certaines clientèles aux prises avec des AVC [accidents vasculaires cérébraux] ont reçu un minimum de services de réadaptation disponibles dans les circonstances, signale-t-il. On ne peut plus se permettre de continuer comme ça bien longtemps. »

Le cabinet de la ministre Danielle McCann a réagi rapidement après la réception de la lettre. Une invitation pour un entretien a été envoyée dès lundi aux ordres professionnels, indique l’attaché de presse de la ministre Alexandre Lahaie.

Des syndiqués s’impatientent

L’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) dit faire régulièrement des représentations auprès du cabinet de la ministre Danielle McCann au sujet du délestage de certains services.

« On a cessé des activités, mais les besoins de la population, eux, n’ont pas cessé, rappelle la présidente de l’APTS Andrée Poirier. Le ressac nous inquiète au plus haut point. » Les listes d’attente s’allongent. « En santé mentale, ça a explosé dans certaines régions », soutient Andrée Poirier.

D’autres clientèles pâtissent de la réaffectation de nutritionnistes. « À certains endroits, un enfant qui a un problème de dysphagie [difficulté à avaler] pouvait attendre un mois avant d’être évalué et recevoir de l’aide avant la pandémie, précise Andrée Poirier. Là, c’est huit mois d’attente. »

Léonie Blanchette, présidente de l’exécutif syndical de l’APTS Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal, cite pour sa part en exemple le cas d’un patient en attente d’un service d’aide pour la gestion de ses douleurs chroniques. « Il a été référé en février 2018, dit-elle. On vient tout juste de l’appeler pour évaluer sa vulnérabilité, pour savoir comment il s’en sort durant la pandémie. On n’est pas encore rendus à lui offrir de services. »

Bien des familles souffrent du redéploiement des éducateurs spécialisés en CHSLD, selon la Société québécoise de la déficience intellectuelle. « Les services ont cessé, dit la directrice générale Anik Larose. L’éducatrice de ma fille de 25 ans [trisomique] a elle-même été déployée en CHSLD et nous n’avons pas eu de nouvelle depuis. » Selon elle, la perte de stimulations aura une incidence chez les enfants ayant une déficience intellectuelle et en plein développement.

Les ordres professionnels jugent qu’il faut mettre en place rapidement un plan afin de redéployer les professionnels de la santé dans leur secteur respectif.

« Le timing est excellent pour corriger le tir », estime Denis Pelletier. Les stages terminaux des finissants en maîtrise en physiothérapie, explique-t-il, ont été suspendus ou sont devenus « très difficiles à obtenir » durant la pandémie. S’ils redémarraient, les étudiants pourraient contribuer à traiter davantage de patients. « Ce n’est pas la panacée, mais un physiothérapeute pourrait superviser 3 ou 4 finissants », avance Denis Pelletier.

En données



En date de mardi, le Québec a enregistré 27 nouveaux décès liés à la COVID-19, dont 21 sont survenus au cours des 24 dernières heures. Le bilan total des décès s’élève donc à 5269. On a aussi recensé 92 nouveaux cas de contamination, pour un total de 54 146 dans la province. Les hospitalisations continuent quant à elles de baisser, avec 718 personnes, soit un recul de 53 depuis la veille. Parmi elles, 77 se retrouvent aux soins intensifs.

À voir en vidéo