Hommage à un autre préposé infecté tombé au combat

À l’initiative du syndicat du CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal, une veillée en mémoire du défunt s’est tenue vendredi au pied de l’hôpital Jean-Talon.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir À l’initiative du syndicat du CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal, une veillée en mémoire du défunt s’est tenue vendredi au pied de l’hôpital Jean-Talon.

Luttant pour sa vie depuis un mois aux soins intensifs, un préposé aux bénéficiaires d’une quarantaine d’années est décédé jeudi des suites de la COVID-19. Son décès rappelle le lourd tribut payé par les employés du réseau de la santé et leurs familles depuis le début de la pandémie.

« Je ne sais pas quand va se terminer cette montagne russe d’émotions », souffle Camtu Ho, une infirmière de liaison encore ébranlée par la mort de son ancien collègue, Thong Nguyen. Ce préposé de 48 ans cumulait 17 années d’expérience à l’hôpital Jean-Talon de Montréal, où il travaillait de nuit aux urgences et aux soins intensifs.

Au front depuis le début de la crise sanitaire, M. Nguyen a été déclaré positif à la COVID-19 le 1er mai. En isolement chez lui, il a rapidement développé des complications graves de la maladie. Il a été transféré le 12 mai aux soins intensifs du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM), où il est décédé jeudi matin, laissant dans le deuil sa conjointe et leurs deux enfants.

Le CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal (NIM) ignore de quelle manière il a été contaminé. Il s’agit pour eux d'un second préposé infecté à tomber au combat, après la mort le 29 avril de Marina Thenor Louis qui travaillait depuis 12 ans au CHSLD Cartierville. À l'échelle du Québec, le virus a fauché la vie d'au moins huit préposés aux bénéficiaires.

Un bon père de famille

Camtu Ho a appris la triste nouvelle d’une consœur vendredi matin, venant à peine d’arriver au boulot. Elle l’a reçue comme un coup de massue. « J’ai pleuré, j’avais du mal à travailler », glisse-t-elle, les yeux embués derrière ses lunettes fumées. « Ça me choque. »

« Je le connaissais parce qu’il était vietnamien, comme moi. Je l’ai rencontré il y a plus de dix ans, quand il a commencé à travailler à l’hôpital », se remémore l’infirmière.

« Je le croisais souvent dans la rue lorsqu’il rentrait à la maison. On parlait de la famille, de nos enfants qui grandissent, de nos projets… », dit-elle avant de s’interrompre brièvement, émue. « C’était un bon père, il s’occupait très bien de sa famille. ».

Une veillée en mémoire du défunt s’est tenue vendredi au pied de l’hôpital Jean-Talon. L’initiative est venue du syndicat des travailleurs du CIUSSS du NIM, qui a également déposé une gerbe de fleurs près d’une entrée de l’édifice.

Un peu en retrait sur le trottoir, une femme en uniforme bleu pâle regardait la couronne, l’air pensif. « Avant qu’ils testent tout le monde, et qu’il apprenne qu’il avait attrapé la COVID-19, je me souviens qu’il pleurait parce qu’il ne voulait pas l’avoir. Il voulait protéger sa famille », témoigne cette employée de l’hôpital qui a préféré taire son identité. Elle garde en mémoire le souvenir d’un homme dévoué, « très travaillant ».

Sur le coup de midi, quelques dizaines de personnes se sont recueillies devant la gerbe de fleurs, observant une minute de silence. Des collègues pour la plupart, ayant côtoyé de près ou de loin le préposé disparu.

« Je le croisais dans les vestiaires, au sous-sol. On blaguait ensemble », raconte Nancy Zéphirin, préposée aux bénéficiaires à l’unité de cardiologie. « Notre travail est très physique et très stressant. Mais certains de nos camarades nous aident à passer à travers nos journées. C’était le cas avec lui, c’était quelqu’un de très jovial », ajoute-t-elle.

« Thong était un homme extraordinaire », renchérit Mélanie Chartrand. Elle et son mari ont fait la route pour assister à la veillée vendredi, tenant à déposer un bouquet de fleurs au pied de la couronne.

Mme Chartrand, préposée aux bénéficiaires à Jean-Talon jusqu’en 2016, a été très proche de M. Nguyen. Il lui a montré les rouages du métier lorsqu’elle a été embauchée en 2009, fraîchement sortie de l’école. Ils ont ensuite travaillé ensemble aux urgences, de nuit, entre 2014 et 2015.

« C’était quelqu’un en forme, qui faisait des arts martiaux. Il mangeait bien et dormait bien », dit-elle, peinant encore à croire que le virus a pu ainsi le terrasser. À ses yeux, une chose est sûre : son ex-collègue, « un préposé chevronné », n’a pas lésiné sur les mesures à prendre pour se protéger et protéger les patients. « Je suis certaine que c’est une malchance », avance-t-elle.

Miracle espéré

« Il était toujours souriant, vraiment gentil et sympathique, autant avec nous qu’avec les patients. C’était un chic type », se remémore quant à elle la Dre Myra Lemelin, médecin à l’urgence de Jean-Talon. Elle ignore comment il a pu contracter le virus, mais elle avait su « entre les branches » que son état de santé s’était dégradé, anticipant un dénouement tragique. « On espère toujours un miracle », confie-t-elle.

La Dre Lemelin indique que la mort de son ex-collègue a ravivé les inquiétudes du personnel au sein de son département. Le manque d’équipement de protection est-il une source d’angoisse ? « On n’en manque pas », répond-elle. Les employés réutilisent l’équipement une fois celui-ci désinfecté, et utilisent aussi des masques de construction, illustre la médecin. Des panneaux de plexiglas ont également été installés.

« Mais ce qui nous manque beaucoup, et on le dit depuis longtemps, c’est ce qu’on appelle des compagnons :des personnes qui nous regardent mettre et surtout enlever l’équipement. C’est souvent lorsqu’on le retire qu’on s’infecte, explique-t-elle. On sait qu’ils travaillent là-dessus, mais il manque de gens partout dans le réseau. »

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