Les angles morts de la pandémie

Frédéric Abergel, p.-d.g. du CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal, dit que lui et ses
collègues ont été pris de court par le virus.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Frédéric Abergel, p.-d.g. du CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal, dit que lui et ses collègues ont été pris de court par le virus.

La COVID-19 a berné les établissements de la santé, qui s’attendaient à affronter un virus similaire à celui de la grippe H1N1, raconte le p.-d.g. d’un CIUSSS de Montréal. Malades asymptomatiques, personnel absent, installations vétustes, nombreux sont les angles morts qui ont fini par prendre de court les gestionnaires.

« Notre préparation se basait sur l’expérience de la crise de la H1N1, explique Frédéric Abergel. Il y a dix ans, on avait eu des personnes rapidement malades, qui avaient eu besoin de soins hospitaliers. On s’est tous dit que ça allait être un peu pareil, alors on s’est préparés comme si c’était ça qui allait arriver. »

La deuxième année de M. Abergel à la tête du CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal tombe pile la journée où la COVID-19 a atteint le rang de pandémie, il y a trois mois. À quelques pas du CHSLD Notre-Dame-de-la-Merci, qui non seulement abrite son bureau, mais qui a aussi été l’établissement où le premier cas de COVID-19 a été rapporté sur son territoire, Le Devoir a pu le rencontrer.

La situation s’est stabilisée ces dernières semaines. On compte désormais plus de personnes guéries de la COVID-19 que de personnes décédées. Au total, 980 résidents ont été infectés depuis le début de la pandémie, 345 en sont décédés et 512 sont rétablis. On compte encore 123 cas actifs.

« En toute honnêteté, après le déconfinement à Montréal le 25 mai, j’avais fait le tour de quelques parcs, et je dois vous avouer que j’ai eu une peur bleue. C’était plein de gens sans masque, tout le monde collé. Ça ne pouvait pas être une famille 300 personnes, raconte-t-il. Je me suis dit que c’était une catastrophe, qu’à la mi-juin on aurait certainement la deuxième vague, mais pour l’instant, les chiffres ne montrent pas ça, alors tant mieux. »

Le p.-d.g. confie avoir été pris de court par l’ennemi invisible en mars dernier. « Dès février, on s’est préparés pour avoir des soins intensifs équipés, des hôpitaux prêts. On a introduit la notion de zone chaude et zone froide, parce qu’on se disait que monsieur et madame Tout-le-Monde allaient avoir besoin de ces installations », indique M. Abergel.

Or, aujourd’hui, dit-il, on sait que c’étaient les centres d’hébergement qui étaient le plus à risque. « On les a aussi préparés, mais pas avec la même intensité, explique-t-il. Depuis des décennies, nos centres d’hébergement sont considérés comme des milieux de vie. Ils sont censés être comme la maison, alors ce n’était pas évident d’envisager de les transformer en petits hôpitaux », poursuit-il.

Le CHSLD Notre-Dame-de-la-Merci est rapidement devenu un des premiers foyers d’éclosion de la métropole. La vétusté de la bâtisse ainsi que l’aménagement des lieux posent encore d’importants défis pour isoler les résidents infectés. « Il y a des centres d’hébergement où le seul endroit disponible pour y établir une zone chaude, c’est la cafétéria », souligne le p.-d.g. Les meilleures configurations permettent d’installer au maximum une quinzaine de lits, un nombre insuffisant lorsqu’une éclosion éclate. « À Notre-Dame-de-la-Merci, où on héberge 350 personnes, on a eu du jour au lendemain 10 personnes infectées. La cafétéria a donc débordé d’un coup », raconte-t-il.

Tandis qu’une deuxième vague n’est pas exclue dès cet été, M. Abergel estime que le scénario catastrophe du mois d’avril pourra être évité. « On a revu nos façons de faire en centres d’hébergement, au point qu’on a décidé de les considérer maintenant comme des hôpitaux », souligne celui qui gère 11 centres d’hébergement, 5 hôpitaux et 6 CLSC.

 

En données



En date de mercredi, le Québec a enregistré 52 nouveaux décès liés à la COVID-19, dont 25 sont survenus au cours des 24 dernières heures. Le bilan des morts grimpe donc à 5081. Quelque 156 nouveaux cas de contamination ont également été recensés, pour un total de 53 341. Les hospitalisations, de leur côté, continuent de baisser, avec 914 personnes, soit un recul de 47 depuis la veille. Parmi elles, 117 sont aux soins intensifs.

Ennemi invisible

Si le virus a déjoué aussi intensément les établissements, c’est aussi parce que, contrairement à ce qui était le cas avec la grippe H1N1, les symptômes de la COVID-19 ne se manifestent pas chez tous les malades. « C’est un des principaux angles morts, dit M. Abergel. [Lorsque le confinement a été annoncé], pendant presque une semaine, il n’y avait personne de malade. Tout le monde vaquait à ses occupations. Les établissements étaient fermés aux visiteurs, mais le virus avait déjà eu le temps de se répandre », explique M. Abergel.

Lorsque les éclosions ont commencé à éclater, le décalage était trop important entre les besoins réels et ceux anticipés. À cela est venu s’ajouter un criant manque de personnel, non seulement en raison de la maladie, mais aussi à cause de la peur provoquée par celle-ci.

« Il ne faut pas oublier que, lorsqu’on regardait les LCN, RDI et CNN de ce monde, la Chine, l’Italie, c’était monstrueux », rappelle M. Abergel. Les nombreux changements de directives d’un jour à l’autre ont également contribué à renforcer les craintes de certains. « Ce qui était recommandé un jour n’était plus valide le lendemain. Il y a beaucoup de personnes qui ont eu peur et ça a même entraîné des comportements de panique », souligne-t-il.

Parfois à dix minutes d’avis, de nombreux employés téléphonaient à leurs supérieurs pour les aviser qu’ils seraient finalement absents. Le taux d’absence a atteint 75 % dans certains établissements, indique le p.-d.g. C’est à ce moment-là que le mouvement de personnel d’un établissement à un autre devient inévitable.

« C’était de la gestion de risque. Quand j’ai un établissement où il y a normalement 20 préposés aux bénéficiaires et qu’il y en a 18 qui sont absents, je dois prendre une décision, dit-il. On a voulu garder de l’humanisme et la dignité envers nos résidents. Pour donner un soin d’hygiène de base, il faut des gens. Si une personne qui travaille dans un établissement est disponible pour venir aider dans un autre, en étant équipée pour ne pas contaminer autrui, bien on va gérer ce risque-là », dit-il.

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5 commentaires
  • Michel Petiteau - Abonné 11 juin 2020 07 h 57

    H1N1: les Montréalais sont plus vulnérables

    C’était le titre d’un article (https://www.ledevoir.com/societe/sante/268220/h1n1-les-montrealais-sont-plus-vulnerables) de Louise-Maude Rioux Soucy dans le Devoir, le 23 septembre 2009. C’était il y a dix ans. Montréal se distinguait déjà du reste de la province. Extrait : «Montréal a des leçons à tirer de la première vague de grippe A(H1N1). Au premier chef, le directeur de la Santé publique de Montréal prend acte de la vulnérabilité accrue de la population montréalaise, qui a été deux fois plus touchée qu'ailleurs au Québec. »
    « … deux fois plus touchée qu'ailleurs au Québec … »
    Il semble que l’histoire se répète. H1N1 s’en est allé. Je me rappelle cette époque, les campagnes de vaccination, la panique des pouvoirs publics, les tentatives frénétiques de prédiction de la propagation du virus. Avaient-ils, les pouvoirs publics d’Amérique et d’Europe, ce pouvoir de prédiction? Non. Qui donc savait à l’avance ce qui s’en venait? Google!
    J’ai lu récemment dans un commentaire qu’un contrepoids aux GAFAM était nécessaire. Les GAFAM possèdent des batteries de missiles. Les états ont des lance-pierre.
    Il est temps de se rappeler l’histoire de David, et celle de Gilgamesh. Guy Lanoue, de l'Université de Montréal: « À travers Gilgamesh, cette nouvelle forme de société lutte avec les nouvelles formes de gouvernance qu’elle a créées au moment du passage du tribalisme à la civilisation. Gilgamesh est un roi qui doit trouver un chemin juste pour une société qui commence à réaliser que les bénéfices de la civilisation – surtout la richesse – ont une dimension négative : une hiérarchie politisée, une religion d’État oppressive, de l’inégalité flagrante entre les sexes, la paranoïa dans les rapports avec les autres mini-empires avoisinants. »
    Variation sur un thème mythologique!

    • Michel Petiteau - Abonné 11 juin 2020 16 h 27

      L'Épopée de Gilgamesh : Le plus vieux récit du monde, un passionnant documentaire d'arte, page https://www.youtube.com/watch?v=DW2IvsZg7X0
      Le récit mêle l'histoire et la géographie, et bien davantage, à la légende. Il rapporte notamment le mythe du déluge. "Surtout connu par le récit de l'Arche de Noé dans la Bible, ce mythe est présent dans de nombreuses cultures." (https://fr.wikipedia.org/wiki/Déluge)

  • Simon Grenier - Abonné 11 juin 2020 09 h 23

    C'est bien plate à dire - en plus d'être trivial - mais quand on ne sait pas faire fonctionner décemment une institution en temps normal, il est bien évident qu'on sera pris de court, sinon complètement incompétent, en situation de crise urgente et littéralement sans précédent. Mon expérience professionnelle des CIUSSS est qu'ils sont déstabilisés par un changement de date de réunion du conseil d'administration prévu trois mois à l'avance, imaginez lorsqu'il est question de santé ou de services à la population.

    "On s’est tous dit que ça allait être un peu pareil, alors on s’est préparés comme si c’était ça qui allait arriver."
    Planifier "en gang" sur la base d'assomptions personnelles qu'on ne vérifie même pas, c'est bon pour s'occuper de ses plantes. Pas quand on est responsable de la vie de milliers de citoyens. La vie et la santé.

    "On a introduit les notions de zones chaude/froide parce qu'on savait que les gens allaient [en avoir] besoin."
    Quelle innovation... Des zones d'isolement, ça existe dans toutes vos installations depuis bien avant votre naissance, cher monsieur.

    "Depuis des décennies, nos centres d’hébergement sont considérés comme des milieux de vie. Ils sont censés être comme la maison (...)."
    Pourtant, ils sont dans les faits des mouroirs où "nos" aînés pourrissent dans leurs excréments avant de pousser leur dernier soupir à travers leur mousse de bave, les cheveux bien gras et le visage couvert de morve. Y'a de quoi être fier de sa belle et brillante carrière de gestionnaire. Une pure créature de l'ÉNAP, ce petit monsieur qui se sert du Devoir comme de son journal intime.

    On se demande pourquoi les soins de santé ou d'hébergement sont dans l'état où ils sont, au Québec? Les budgets constamment réduits y sont pour quelque chose mais encore faut-il savoir se servir des budgets qu'on nous accorde. En ce qui me concerne, ce n'est le cas nulle part, de Fermont jusqu'à Gatineau. "On fait notre gros possible" n'est pas un "positionnement" sa

  • André Campeau - Abonné 11 juin 2020 10 h 59

    Franchement?

    Interroger le pdg de ce ciusss est probablement intéressant, mais je pense qu'il y a lieu de faire enquête sur les opérations de ce ciusss depuis la création de cette organisation au cours de la dernière réforme en donnant plus de poids aux six premiers mois de 2020.

    Parler en toute confiance avec quelques cadres de premier niveau et avec des personnes occupant des postes pivots de ce ciusss, pourrait révéler tout autre chose que le fait le discours du pdg. Jaser avec du personnel de 10-12 ans d'expérience dans ce même ciusss, pourrait offrir une perspective non-gestionnaire, une contrepartie aux propos des gestionnaires.

    Une fois cette enquête faite, il faudrait "analyser" le tout en vue d'éclairer le fonctionnement et le non-fonctionnement.

  • Patrick Dolmaire - Abonné 11 juin 2020 15 h 28

    Gros salaires et ... résultats très décevants!

    Des stagaires auraient probablement fait aussi bien! Que ce monsieur et ses pairs aillent en formation en Colombie-Britanique si on ne veut pas d'angles encore dix fois plus mortels lors de la prochaine pandémie!