Être à l'écoute de la détresse des travailleurs des CHSLD, le temps de la pandémie

Rosalee Brouillard, travailleuse sociale (à droite), et Julie Lavoie, hygiéniste dentaire (à gauche), devant le CHSLD Petite-Patrie
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Rosalee Brouillard, travailleuse sociale (à droite), et Julie Lavoie, hygiéniste dentaire (à gauche), devant le CHSLD Petite-Patrie

Délestées de leurs fonctions au pic de la pandémie, une hygiéniste dentaire et une travailleuse sociale ont fait un revirement de carrière pour devenir, le temps de la pandémie, les oreilles attentives du personnel des CHSLD. Rencontre.

Le stress était palpable, la fatigue présente, et les craintes se lisaient dans les yeux des employés la première fois que Julie Lavoie et Rosalee Brouillard ont franchi les portes du CHSLD Petite-Patrie, établissement devant lequel Le Devoir les retrouve. Au plus fort de la crise, 28 résidents du CHSLD Petite-Patrie ont été infectés, dont 10 sont décédés.

« Ma clientèle habituelle, ce sont des enfants de la maternelle à la deuxième année. Ce que je fais aujourd’hui, c’est loin de mon quotidien », confie l’hygiéniste dentaire Julie Lavoie.

Avec la travailleuse sociale Rosalee Brouillard, elle forme une des équipes d’aide psychosociale implantées par le CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal pour soutenir le personnel des CHSLD.

L’expertise en contrôle des infections de l’hygiéniste dentaire a ainsi été combinée à la capacité d’écoute et de conseil de la travailleuse sociale. En moins d’une journée, après une rapide formation, le duo a été envoyé sur le terrain, le 2 avril dernier. Elles ont divisé leur semaine de travail entre trois établissements.

« Quand on est arrivées, il y avait de nombreux cas de COVID-19. Il fallait aider les employés à s’adapter rapidement, tout en gérant leur anxiété par rapport à la situation, pour que ça ne devienne pas des foyers d’éclosion », explique Mme Brouillard.

En cette période de crise exceptionnelle, leur mandat est d’apaiser les craintes du personnel et surtout de les faire sentir en confiance.

« Il y avait beaucoup de questionnements parce qu’il ne faut pas oublier qu’un CHSLD, c’est un milieu de vie, ce n’est pas un hôpital, les gens ne sont pas habitués à travailler avec des masques. Il fallait donc changer des habitudes de travail, et ça devait se faire rapidement. On n’avait pas de temps à perdre parce qu’il ne fallait pas perdre le contrôle », mentionne Mme Lavoie.

Le duo a été témoin du dévouement des infirmières, des préposées aux bénéficiaires et des employés à l’entretien, qui placent au cœur de leurs inquiétudes le bien-être des résidents.

« Il y avait des personnes qui avaient peur de sortir de leur maison après leur quart de travail. Elles se privaient d’aller faire une marche ou encore d’aller à l’épicerie, pour ne pas prendre le risque d’attraper le virus parce qu’elles voulaient continuer à s’occuper des résidents », raconte Mme Brouillard.

Il fallait donc convaincre le personnel que, malgré toutes les précautions, le risque zéro n’existe pas.

« Je leur ai dit de garder en tête que c’est un nouveau virus et que, tous les jours, on apprend des choses qu’on ne savait pas au départ », souligne Mme Lavoie.

Le port assidu d’équipements de protection a aussi été synonyme d’angoisse pour le personnel des établissements.

« Les hygiénistes dentaires travaillent en bureau privé et en santé publique. On applique toujours les méthodes de contrôle des infections, donc il est sûr qu’avec la pandémie, pour nous autres, il n’y a rien de nouveau à vouloir contrôler des bactéries et des virus, ça fait partie de notre quotidien, alors pour moi, c’était facile d’amener des connaissances, de rassurer les employés là-dessus », explique Mme Lavoie.

La pandémie est aussi venue bouleverser le processus de deuil du personnel, qui a développé de puissants liens avec les résidents.

« Souvent, ils nous disent que, comme professionnels de la santé, ils savent qu’en travaillant en CHSLD, le deuil va être présent, mais la COVID-19 a accéléré le nombre de décès », explique Mme Brouillard. « Ça reste un choc quand ils partent pour la fin de semaine et qu’à leur retour, la porte de la chambre d’un résident est fermée parce qu’il est décédé. »

En outre, il y a la fatigue, qui se fait de plus en plus présente et qu’il faut surveiller afin qu’elle ne mène pas à un épuisement.

« J’ai vu des gens qui, s’il n’y avait personne pour les remplacer, ne partaient pas. Il y a des employés qui ont fait beaucoup d’heures, qui ont travaillé avec leur cœur, ce sont des gens extraordinaires », souligne Mme Lavoie.

Lorsqu’elles sentent que le besoin est au-delà de l’aide qu’elles peuvent leur apporter, elles dirigent les employés vers le programme d’aide aux employés qui assure un suivi individuel.

Les femmes confient elles aussi avoir vécu des moments difficiles. « C’est sûr que ça vient nous chercher quand ils nous disent qu’ils vivent de l’épuisement, qu’ils sont fatigués, mais qu’ils continuent quand même », mentionne Mme Brouillard.

Dans les dernières semaines, la situation s’est stabilisée, et quelques victoires se profilent, redonnant espoir aux employés, assure le duo. Au CHSLD Petite-Patrie, il n’y a plus de résidents infectés.

« On a eu une courbe montante où ce n’était pas facile, mais là, vraiment, on s’en va vraiment vers le mieux », dit Mme Lavoie, qui souligne que, malgré le contexte de pandémie, elle retiendra une expérience enrichissante.

Il n’en demeure pas moins que, devant ce répit, l’incertitude est toujours présente. « La seule crise qu’on a vécue, c’est celle du verglas, mais on savait la date de fin, on savait que ça allait revenir à la normale, tandis que là, c’est l’inconnu, il faut accepter que ce soit comme ça pour un petit bout », souligne Mme Lavoie.

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