Des milliers de personnes vulnérables craignent de perdre leurs préposés à domicile

 

« J’ai besoin d’aide pour tout », esquisse Caroline Lapensée Savaria, assise dans son fauteuil roulant. « Pour me lever, me laver, m’habiller, manger. Même pour ouvrir ma porte, ma télévision ou mon ordinateur. »

Installée dans un appartement du quartier Centre-Sud de Montréal, Caroline Lapensée Savaria — qui a subi une décompression de la moelle épinière en 1997 — bénéficie chaque semaine de 44,5 heures de services fournis par trois préposées. Une aide indispensable pour qu’elle puisse demeurer à domicile.

Mais voilà. Une de ses préposées a quitté lorsque la crise de la COVID-19 a frappé le Québec. Une autre prévoit laisser son poste en août. Et Caroline Lapensée Savaria craint désormais que la troisième soit attirée par l’offre de Québec de recruter 10 000 préposées pour les CHSLD en les payant 21 $ l’heure pour leur formation, puis 26 $ l’heure pour un travail garanti à temps plein.

Comment conserver du personnel à domicile dans ce contexte ? Une préposée à domicile — qui effectue le même travail qu’en CHSLD — est payée entre 13,10 $ et 15,22 $ de l’heure, soit la moitié moins. « Il faut que le gouvernement s’ouvre les yeux, clame Caroline Lapensée Savaria. Pourquoi les préposées ne gagneraient-elles pas toutes le même salaire alors qu’elles font la même job ? »

 
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir René Ménard estime que les personnes handicapées résidant à domicile sont «les oubliées de cette crise».

À la pénurie de main-d’œuvre — qui avait déjà fortement frappé le secteur des soins à domicile — s’ajoute donc, désormais, cette disparité salariale, véritable boulet pour toute personne handicapée ou personne âgée souhaitant recruter des préposées pour demeurer à domicile.

C’est sans compter la Prestation canadienne d’urgence (PCU), qui est arrivée à la fin mars comme un véritable nuage embrumant le ciel de cette clientèle vulnérable. France Geoffroy — devenue tétraplégique à 17 ans après avoir subi un accident de plongeon —, bénéficie des services de préposées à domicile depuis une trentaine d’années.

« Dès que la PCU a été annoncée, une de mes préposées qui travaillait à temps partiel a préféré [arrêter de travailler] pour toucher la prestation. Je la comprends [puisqu’elle reçoit ainsi une somme plus élevée] », mentionne cette danseuse professionnelle, attablée dans son logement du Plateau Mont-Royal.

Un véritable parcours de combattante s’est ainsi une nouvelle fois érigé devant France Geoffroy pour combler cette aide qui lui est — à elle aussi — indispensable. Sans oublier que ce roulement de personnel est, de surcroît, déstabilisant. « Ce sont des soins intimes qu’elles me fournissent. Et c’est long les former. »

Une hausse salariale — synonyme d’une reconnaissance du travail effectué par les préposées à domicile — viendrait résoudre bien des problèmes, croit-elle. Visiblement en colère, France Geoffroy ne manque pas de parler d’une « exploitation » de ces préposées, bien souvent des femmes racisées.

« Les employés de la SAQ sont payés plus cher [salaire plancher de 20,46 $ de l’heure] pour placer des bouteilles de vin sur des étagères que ces préposées qui font un travail exceptionnel, mais non valorisé. »

 

Invisibles

Comme si ces préposées, qui offrent des services à domicile, souffraient de la même invisibilité dans le discours public que les personnes qu’elles aident.

« On est les négligés, les oubliés de cette crise », déplore René Ménard, qui se déplace en béquilles en raison d’une paralysie cérébrale. Chaque semaine, ce résident du quartier Hochelaga-Maisonneuve reçoit de l’aide pour préparer ses repas ou encore faire son ménage. « Mais à cause de la stupidité du gouvernement, il y a un manque de personnel. On vit un stress puisqu’on ne sait jamais si on va avoir quelqu’un. »

Pourtant, ce soutien offert à domicile, « c’est le prolongement de notre autonomie », souligne-t-il. Une autonomie qui permet à de nombreuses personnes vulnérables de demeurer chez elles, une avenue que Québec souhaite encourager, sans pourtant y affecter les ressources nécessaires.

 
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Mario Dalpé est préposé à domicile pour Répit-Ressource.

« C’est comme si dans leur tête, c’est une solution pour demain, pas pour aujourd’hui. Pourtant, ces personnes-là habitent dans leur domicile aujourd’hui », dénonce Judy Bambach, directrice générale de Répit-Ressourcede l’Est de Montréal, qui fait partie de la centaine d’entreprises d’économie sociale pour les aides à domicile (EÉSAD) du Québec.

« Leur permettre de rester à domicile le plus longtemps possible, ça permet de réduire l’affluence dans les CHSLD, tout en ayant des effets positifs sur leur santé physique et mentale », fait valoir de son côté François Allard, agent de défense des droits chez Ex aequo, un organisme veillant à la promotion et à la défense des droits des personnes ayant une déficience motrice. Un horaire plus flexible, une cohabitation avec un amoureux ou une amoureuse ou encore un accès à des plats personnalisés sont ainsi à leur portée.

Pour avoir accès à du soutien à domicile, deux principales voies sontempruntées. Caroline Lapensée Savaria et France Geoffroy bénéficient de leurs services grâce au programme du Chèque emploi-service, qui permet aux usagers d’être directement l’employeur des préposées, alors que René Ménard fait appel à l’entreprise d’économie sociale Répit-Ressource.

Bris de service

Le bris de service est donc déjà là dans le soutien à domicile, marque Judy Bambach. En temps normal, environ 100 000 personnes âgées et vulnérables utilisent les services des EÉSAD. À Montréal seulement, on dénombre 12 000 usagers. « Mais en ce moment, si on réussit à en aider 550, c’est bon », s’inquiète-t-elle.

« Si je mettais les 12 000 usagers qu’on a sur l’île de Montréal dans une seule résidence pour personnes âgées — puisqu’il s’agit de la même clientèle — et qu’on apprenait que sur les 100 étages, on desservait seulement la moitié d’un étage, et que pour tous les autres, on ferme la porte, on ne va même pas entrer pour dire bonjour depuis le début de la COVID, je pense que des gens se seraient fait entendre beaucoup plus rapidement pour dire : mais qu’est-ce qui se passe ? »

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