Ces enquêteurs sur la trace du coronavirus

Lancés dans une course contre la montre, ils ont remonté à ce jour la filière des quelque 51 000 personnes infectées par la COVID-19 au Québec pour retrouver leurs multiples contacts afin de freiner l’épidémie. Or, le déconfinement et les beaux jours de l’été qui s’annonce pourraient doubler, voire décupler leur tâche.

Ces détectives de la COVID-19, ce sont quelque 1000 enquêteurs recrutés par les directions de santé publique (DSP) pour assurer le suivi téléphonique de l’ensemble des personnes infectées au Québec. Or, dans leur guerre menée contre le virus, ces soldats de l’ombre ne sont pas également répartis. À Montréal (plus de 25 500 cas d’infection), 140 personnes travaillent à temps plein aux enquêtes, comparativement à 179 en Montérégie (près de 7000 cas déclarés) et 170 à Laval (plus de 5450 cas).

Une situation qui n’est pas sans inquiéter certains enquêteurs qui sont, avec le dépistage et les mesures d’hygiène et de distanciation physique, une des trois seules armes dont dispose la DSP pour contenir l’épidémie.

Selon la Dre Noémie Savard, médecin spécialiste en santé publique, responsable médicale des suivis à la DSP de Mont-
réal, le nombre de contacts « étroits » par personne infectée, de 2 à 3 actuellement, pourrait passer de 5 à 6, et même aller jusqu’à 20 avec le déconfinement, d’après des projections faites aux États-Unis et en Europe. « On aimerait avoir une boule de cristal. On se prépare à ça. Une augmentation des cas, ça va impliquer de recruter du personnel », dit-elle.

« Ce que je vois depuis des semaines, c’est que, quand quelqu’un l’a [la COVID-19] au travail ou dans une famille, ce n’est pas long avant que les autres l’attrapent. Même en faisant attention. Surtout quand la personne est asymptomatique », explique une enquêteuse, qui a demandé l’anonymat. Sa mission : joindre chaque jour cinq ou six personnes déclarées positives, dix quand tout va bien. Une fois les résultats des tests arrivés par télécopieur, elle contacte un à un les patients et remplit un dossier complet à la main.

À Montréal, deux quarts (de jour et de soir) de 30 personnes travaillent sept jours sur sept pour joindre chaque nouvelle personne déclarée positive (212 nouveaux cas quotidiens au 30 mai), dresser leur bilan de santé et établir le lieu probable de la contamination (jusqu’à 14 jours avant le début des symptômes.) Puis, il faut dresser la liste détaillée de leurs contacts « étroits » (plus de 10 minutes à moins de deux mètres) 48 heures avant de tomber malade, et jusqu’à 14 jours après. Tous ceux vivant sous le même toit sont d’emblée classés positifs « par lien épidémiologique ».

Une seconde équipe de 50 personnes prend alors le relais pour joindre tous ces contacts « étroits », par téléphone ou par courriel, pour les aviser qu’ils ont été exposés au virus. On vérifie s’ils ont développé ou non la maladie. Isolement et surveillance de l’état de santé sont nécessaires, même pour ceux qui n’ont pas de symptômes.

« En général, les gens coopèrent bien. Mais parfois, ils sont malades, ou hospitalisés. Parfois, ils sont décédés. Je ne l’ai pas vécu, mais c’est arrivé à d’autres », explique une autre enquêteuse. Pour chaque cas, les entrevues s’étirent de 45 minutes à 1 h 30.

En données

Si la tâche est plus facile pour localiser les travailleurs de la santé, déjà informés de leurs risques d’exposition par l’employeur, elle se complique pour les cas contractés dans la communauté. « Un jour, une enquêteuse à côté de moi parlait à une personne déclarée positive, dont un des contacts était décédé. Elle portait toute la culpabilité d’avoir transmis le virus. La charge émotive peut être intense au bout du fil », affirme cette enquêteuse.

Très souvent, l’appel fatidique n’est pas une surprise, car les appelés sont déjà malades. « Pour la majorité, c’est clair où ils l’ont attrapé. Certains en ont gros sur le cœur, contre leurs conditions de travail, leurs employeurs. Ils se sentent comme des numéros », ajoute-t-elle. Sa collègue se rappelle un cas difficile. Celui d’une travailleuse de la santé enceinte, qu’on avait forcée à rester en poste. Elle était anxieuse, inquiète de son avenir. « Parfois, on sort du travail chamboulé », dit-elle.

Rarement, certaines personnes ignorent comment elles ont contracté le virus. « Une dame âgée qui ne sortait pas de chez elle ignorait comment elle avait pu être infectée. Elle faisait livrer son épicerie, c’était le seul indice », ajoute cette même enquêteuse. Même des gens bien équipés pour se protéger tombent au combat. « Sans qu’il y ait de la grosse négligence, plusieurs employés des hôpitaux contractent le virus. Il y a encore une part d’ombre sur qui est infecté et pourquoi », pense sa collègue.

Alors que l’été s’annonce, le défi pour les enquêteurs sera de réussir à suivre la vitesse de propagation de l’épidémie. « Le déconfinement, dit cette enquêteuse, c’est un peu inquiétant. Ça peut devenir exponentiel. »

Encore empêtrée dans un système semi-informatisé, la DSP de Montréal espère parachever son informatisation et améliorer « le flux de gestion des dossiers » d’ici quelques semaines, explique la Dre Savard. Malgré un départ difficile, elle affirme que les enquêtes, à jour, démarrent maintenant 24 heures après l’arrivée du résultat, parfois le jour même.

Chose certaine, au plus fort de l’été, ralentir le coronavirus ne reposera pas seulement sur les épaules de ces enquêteurs. « Les gens doivent se rappeler que le virus est encore là, et que ce sont eux qui vont faire la différence en continuant de garder leurs distances et de porter un couvre-visage. Pour que ça fonctionne, on doit faire ça tous ensemble. »

Nombre d’enquêteurs de la DSP au Québec

Montréal : 140

Laval : 170

Montérégie : 179

Outaouais : 5 à 10

Lanaudière : 74

Mauricie : 75

Saguenay : 82

Côte-Nord : 37

Capitale-Nationale : 30

Chaudière-Appalaches : 53

Bas-Saint-Laurent : 35

Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine : 30

Estrie : 3

CRSSS Baie James : 10

Avec la collaboration de Marie-Ève Cousineau

La recherche des contacts pour contrer une seconde vague

La clé pour poursuivre le déconfinement et prévenir une seconde vague consiste à procéder au plus grand nombre de tests de dépistage possible, à rechercher les contacts que les personnes déclarées positives auront eus et à les joindre pour qu’ils s’isolent et aillent se faire tester le plus rapidement possible, résume Benoît Mâsse, chercheur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. « Selon ce qu’on sait de la COVID-19, il faut que la recherche des contacts soit extrêmement rapide et efficace pour couper les transmissions secondaires. De toutes les mesures, c’est celle qui nous aidera le plus à rester déconfinés et à prévenir une seconde vague. Mais il faudrait y mettre beaucoup de personnel, d’énergie et d’efforts, souligne-t-il. Les applications ont l’avantage d’aller plus rapidement pour prévenir les contacts, mais elles ne suffisent pas. Elles ne remplaceront jamais les enquêtes manuelles. Ailleurs dans le monde, on fait appel aux deux stratégies. »

Pauline Gravel

À voir en vidéo