Des demandeurs d’asile au front dans les CHSLD

Ze Benedicte Carole, une demandeuse d'asile originaire du Cameroun, a répondu à l'appel du premier ministre Legault d'aller prêter main-forte dans les CHSLD.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Ze Benedicte Carole, une demandeuse d'asile originaire du Cameroun, a répondu à l'appel du premier ministre Legault d'aller prêter main-forte dans les CHSLD.

Certains demandeurs d’asile qui sont venus au Québec en quête d’une nouvelle vie se retrouvent maintenant en première ligne de la crise sanitaire, travaillant par centaines dans des résidences pour aînés durement frappées par la COVID-19.

Ze Benedicte Carole, une demandeuse d’asile originaire du Cameroun, se rétablit chez elle après avoir contracté le nouveau coronavirus. Elle avait répondu à l’appel du premier ministre François Legault et s’était portée volontaire pour travailler dans un foyer de soins de longue durée de l’ouest de Montréal.

« Mon rêve a toujours été de me sentir importante dans la société, pour faire ma part », affirme la jeune femme, arrivée au pays en tant que travailleuse étrangère temporaire il y a quatre ans.

Mme Ze Benedicte raconte avoir été affectée à des tâches comme le nettoyage dans ce qui devait être une zone « froide ». Mais des résidents de sa zone se sont rapidement avérés porteurs du virus.

Trois jours plus tard, elle a commencé à souffrir de maux de tête, de fièvre et de douleurs musculaires, même si elle avait porté des masques, des gants, des jaquettes et des visières.

Lorsqu’elle a appelé la ligne téléphonique dédiée à la COVID-19, on lui a répondu qu’elle ne pourrait pas se faire dépister sans carte d’assurance-maladie, rapporte-t-elle, même si elle détient un numéro d’assurance sociale et qu’elle a été exposée au virus dans le cadre de son travail.

« C’est quand nous mourrons au front que nous sommes appelés des anges gardiens, se désole-t-elle. Mais quand nous avons besoin d’être traités comme des êtres humains à part entière, on n’est plus des anges gardiens. On n’est plus personne. On devient invisible. »

Elle a finalement pu subir un test de dépistage après avoir demandé l’aide d’un groupe de défense des droits des migrants. Deux semaines plus tard, elle dit se sentir enfin mieux, malgré une fatigue et des douleurs persistantes, et avoir hâte de retourner au travail.

Elle fait partie des milliers de demandeurs d’asile qui ont trouvé un emploi dans des foyers de soins de longue durée et d’autres services de première ligne, où certains paient le prix pour avoir choisi de prendre soin des autres.

Montréal-Nord enregistre le taux d’infection le plus élevé de la métropole, avec ses logements surpeuplés qui rendent la distanciation sociale impossible et une population qui travaille en grande partie dans des services essentiels comme les soins de santé, la sécurité et le secteur alimentaire.

Ruth Pierre-Paul, qui milite pour la communauté haïtienne de Montréal, estime que des centaines de migrants ayant traversé la frontière en dehors des points d’entrée officiels au cours des dernières années se sont tournés vers les foyers de soins de longue durée comme porte d’entrée sur le marché du travail, en raison de la rapidité de la formation requise et de la grande banque d’emplois disponibles.

Mme Pierre-Paul et d’autres militants demandent aux gouvernements du Québec et du Canada d’accorder la résidence permanente aux nombreux demandeurs d’asile qui travaillent dans les services essentiels en guise de reconnaissance pour leur contribution pendant la pandémie.

« Ces gens vivent un double stress : ils doivent aller travailler et sont au front pour une maladie qui pourrait les amener jusqu’à la tombe, et leur statut ne leur accorde aucun bénéfice », souligne-t-elle.

En plus de ne pas détenir de carte d’assurance-maladie, les demandeurs d’asile n’ont pas accès aux garderies subventionnées.

Ze Benedicte Carole, qui appuie les revendications de résidence permanente, s’inquiète également pour ceux qui sont sans papiers et qui n’ont pas accès à une aide financière d’urgence.

La semaine dernière, la députée indépendante Catherine Fournier a déposé une motion pour reconnaître la contribution de « centaines de demandeurs d’asile, majoritairement d’origine haïtienne » travaillant comme préposés aux bénéficiaires, et pour demander à Ottawa de « régulariser rapidement leur statut, dans un souci de reconnaissance du travail accompli pendant la crise sanitaire actuelle ».

La motion a été rejetée par la Coalition avenir Québec et le premier ministre François Legault a plus tard laissé entendre qu’elle aurait pu encourager davantage de demandeurs d’asile à franchir la frontière, qui est présentement fermée en raison de la pandémie.

« On demandait d’appuyer la venue de demandeurs d’asile. Ni le gouvernement du Québec ni le gouvernement du Canada n’appuient ça actuellement », a-t-il déclaré en point de presse à Montréal.

L’an dernier, Pierre Kiosa Nakatala a amené sa famille au Canada par le passage irrégulier du chemin Roxham, après avoir fui la violence en République démocratique du Congo.

Motivé par sa foi chrétienne et son dévouement envers les personnes âgées depuis qu’il a pris soin de sa propre grand-mère, l’homme de 45 ans a suivi une formation pour devenir préposé. Il travaille maintenant de longues heures auprès de malades — parfois mourants — dans un établissement durement touché à Montréal-Nord.

Bon nombre de ses collègues ont été infectés, ce qui signifie que deux employés doivent désormais faire le travail de trois ou quatre.

Il s’inquiète d’attraper le virus et de le ramener à la maison à sa femme et leurs trois enfants en bas âge, qui ne comprennent pas toujours qu’ils ne peuvent pas embrasser leur père avant qu’il prenne sa douche.

Bien qu’il espère obtenir la résidence permanente, Pierre Kiosa Nakatala affirme que ce n’est pas sa principale motivation pour travailler dans le foyer de soins.

« Nous ne le faisons pas pour les papiers. Nous le faisons pour aider. »

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