Hécatombe chez les travailleurs de la santé

Une infirmière photographiée à la sortie de son quart de travail en CHSLD
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Une infirmière photographiée à la sortie de son quart de travail en CHSLD

« On a raté notre coup. On est rendus trop loin pour retracer tout le monde. Il faut vite cibler les travailleurs de la santé. Ça presse. Car au rythme où ça va, on va avoir de sérieux problèmes dans les hôpitaux à Montréal cet été ». Ce constat, c’est celui d’un médecin réaffecté au suivi médical des employés de la santé atteints de la COVID-19. Il est exaspéré, inquiet. Et il n’est pas le seul.

Plus de 5050 employés du réseau de la santé sont atteints de la COVID-19 au Québec (3743 juste à Montréal) et 6170 autres manquent à l’appel, indiquent les chiffres du ministère de la Santé et des Services sociaux et de la Direction de santé publique (DSP) de Montréal. Une personne infectée sur cinq à Montréal travaille dans le réseau. Si l’on exclut les aînés infectés, le personnel soignant compte pour jusqu’à 50 % des cas chez les moins de 60 ans. Jusqu’à 60 % dans certains quartiers. « Quand on parle de transmission communautaire à Montréal, ça fuit par les employés du réseau de la santé ! », insiste Hubert Forcier, conseiller à l’information pour la Fédération de la santé et des services sociaux (FSS-CSN).

Ce triste portrait illustre les lacunes persistantes dans la prise en charge des travailleurs infectés ou exposés au virus. Pour retracer les contacts de ces milliers d’employés infectés, la DSP de Montréal dispose de… 160 personnes affectées aux enquêtes de cas, selon les chiffres obtenus des CIUSSS montréalais.

Isabelle Roy, infirmière à Montréal, a été retirée de son poste après l’apparition de symptômes grippaux. « Pour être dépistée, j’ai fait 276 appels, attendu deux jours pour avoir la ligne pour avoir un rendez-vous. Et passé le test cinq jours après. » S’ils restent asymptomatiques, les employés exposés à un cas de COVID doivent demeurer au travail avec les équipements de protection nécessaires (EPI), jusqu’à l’obtention de leurs résultats.

Pendant ce temps, le virus a beau jeu et les délais jouent pour beaucoup dans la propagation. « Avant qu’un patient soit déclaré positif, trois quarts de travail ont été exposés, et sont allés travailler sur un autre étage, exposant d’autres patients. Le virus est pas mal plus vite que le système », affirme Johanne Riendeau, présidente du Syndicat des professionnelles de la santé de l’Ouest-de-l’île-de Montréal (FIQ).

 

Toujours pas d’appel

Réaffectée au dépistage des employés de la santé parce qu’il manquait de « bras », une infirmière contactée par Le Devoir s’est dite désabusée.

« Aujourd’hui, je devais rappeler en priorité les travailleurs avec des résultats négatifs ! À côté, il y avait une pile de résultats positifs de gens encore au travail à risque d’en infecter d’autres. J’étais découragée », dit-elle, sous le couvert de l’anonymat. Seuls médecins et infirmières praticiennes peuvent faire le suivi des cas positifs. Ce jour-là, la pile est restée là.

Elle a participé à un dépistage massif au CHSLD Laurendeau, où 160 des résidents sont infectés. « 45 employés asymptomatiques étaient positifs. Ils sont retournés chez eux. On devait faire un autre CHSLD, mais tout a été arrêté par crainte de manquer de personnel. Quant à moi, tous les employés doivent être testés si on veut en venir à bout », affirme-t-elle.

Kathleen Bertrand, présidente du Syndicat des professionnels de la santé du nord de l’île de Montréal, ne s’étonne pas du portrait désastreux observé dans sa région, avec 1198 employés infectés. « Celles qui sont infectées n’ont plus accès à la garderie. Elles tentent de s’isoler avec 2 ou 3 jeunes enfants, dit Mme Bertrand, mais elles sont coincées. »

Le médecin qui fait le suivi d’employés infectés déplore le manque de plan clair de prise en charge des employés par certains hôpitaux.  Certains sont des travailleurs à faible revenu, qui ne savent pas où aller passer le test. Une employée infectée vivait dans un petit logis avec son mari. Monsieur travaille dans un autre hôpital, n’est pas dépisté, et continue à travailler », déplore-t-il.

Face à la contamination répandue chez les employés de la santé, beaucoup questionnent même les directives diffusées par l’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ). Celles-ci prévoient que les travailleurs exposés demeurent au travail tant qu’ils n’ont pas de symptômes. Seuls ceux qui sont restés en contact plus de 10 minutes avec un patient infecté sans protection, et à moins de 2 mètres, sont retirés de façon préventive, ainsi que ceux qui sont dépourvus de protection lors d’un soin générant des aérosols sur un patient atteint (intubation, ventilation, réanimation, etc.). Un employé affecté en zone tiède (cas en attente de test) peut aussi retourner en zone froide, après un délai de 8 heures.

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les catégories de travailleurs les plus touchés sont les préposées aux bénéficiaires et à l’entretien, selon Hubert Forcier, conseiller à l’information pour la FSS-CSN.

Question de protocole

Les masques N95 ne sont destinés qu’au personnel réalisant des manœuvres les exposant aux aérosols.

« On questionne ces protocoles. On a l’impression qu’ils sont dictés par la disponibilité des approvisionnements », s’inquiète Mme Bertrand, dont 500 des 3700 membres infirmières, auxiliaires et inhalothérapeutes ont été infectés. Car même avec masques, visières et gants, les infections se poursuivent. La moitié d’une équipe affectée au dépistage par écouvillon à Montréal a été infectée.

Jusqu’ici, les catégories de travailleurs les plus touchés sont les préposées aux bénéficiaires et à l’entretien, selon Hubert Forcier, conseiller à l’information pour la FSS-CSN. Jeudi, Québec a annoncé que les 45 000 travailleurs de la santé des CHSLD et centres d’hébergement privés seront dépistés à compter du 29 mai. « Il était temps, dit-il. On pense que beaucoup d’employés asymptomatiques ne sont pas dépistés et que la protection prévue n’est pas suffisante. Les masques N95, on les réclame depuis longtemps ».

« Est-ce que c’est ça le maillon faible de notre système ? »

Avec Marie-Eve Cousineau

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22 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 15 mai 2020 03 h 38

    Ridicule

    Pas étonnant que ça aille mal au Québec. Plus ridicule que ça, tu meurts. Oh, ça meurt déjà.

    • Jocelyne Bellefeuille - Abonnée 15 mai 2020 15 h 07

      Quel commentaire édifiant et approfondi! Bravo!

  • Serge Pelletier - Abonné 15 mai 2020 03 h 48

    Mme Bertrand

    Mme Bertrand, plusieurs choses semblent ne pas attirer votre attention au sujet des infections malgré les masques, gants et visières: 1) l'absence de bonnet pour le personnel dans les zones orange et rouge; 2) absence de résille pour le personnel dans la zone blanche, et dans tout le milieu de travail; 3) aucun tapis désinfectant à la porte principale et aux portes des chambres; 4) auncune combinaison (style peintre industriel) pour le personnel dans les zones rouge et orange; 5) aucun couvre chaussure (style "pantoufe" salle d'opération) et/ou bottillons monocoques en caoutchouc vulganisé (nettoyage/désinfection facile); 6) aucun filtre (même style que ceux du masque N95) dans l'entrée et de sortie de chacune des bouches d'aération - pour tout l'hôpital ou autre bâtiment; 7) aucune fontaine pour le lavage des mains (actionnement par pression des pieds - pédale); 8) aucun essuie-mains en tissu en dévidoir (actionnement par pression des pieds - pédale); 9) enlèvement de toutes poignées de porte et installation de charnières à double battemant s'il n'y a qu'une porte - pièce non pourvue d'une porte d'entrée et d'une porte de sortie cote à cote - ouverture par le bassin ou le pied; 10) arrêt immédiat de tout ventilisateur... Le sergent instructeur nous criait: "t'es mieux d'avoir chaud, que d'être refroidi pour l'éternité"
    Cela, Madame Bertrand, l'on l'apprenait comme conditions élémentaires de survie en cas d'attaques bactélogiques. Et cette formation élémentaire était obligatoire dans les FAC voici près de 60 ans... Formation qui était basée sur celle la USMC.
    Étrangement, aujourd'hui tout ces éléments élémentaires semblent ignorés...
    Noter: le CÉGEP du Vieux-Montréal a pris plus de 25 ans d'éclosions de maladies diverses (transmission par aérosol) que la première source de contamination de groupe était son système d'aération - se basant sur des rapports complaisants qui niaient le fait.
    Noter aussi les décès voici quelques années à QC-V par la "légionnelle".

    • Sylvain Lévesque - Abonné 15 mai 2020 09 h 29

      Pertinent rappel M.Pelletier.
      C'est simplement une impression, mais je constate que les professionnels en santé ont vu leur formation s'allonger considérablement au cours des 20 dernières années, mais qu'ils ne maîtrisent pas forcément mieux les techniques de base qui constituent leurs métiers. Ainsi en est-il de la prévention des infections : ce n'est pas tellement prestigieux j'imagine de faire de tels exercices et ça ne justifie pas qu'on ajoute un bac ou une maîtrise à une formation. Alors on se rabat sur des savoirs plus "pointus" et on perd la base.
      La prévention des infections et la désinfection des lieux à risque, ce n'est tellement "hi-tech", ce sont des techniques qui étaient déjà pratiquées il y a 50 ans, mais ça requiert du sérieux, de la concentration, de l'application... et du personnel dédié en nombre suffisant.

    • Raymond Labelle - Abonné 15 mai 2020 10 h 54

      Et on ne teste même pas tous les jours des employés dont on sait qu'ils marinent quotidiennement sans protection adéquate dans ces nids à infection. Risquant d'être à la source, en plus, non seulement de transmission dans le réseau, mais aussi de transmission communautaire.

      Ce sont les employés qui doivent faire des démarches difficiles pour se faire tester.

      Quand en plus, on sait que la contagiosité est la plus grande avant l'apparition de symptômes, on ne devrait pas refuser de tester sans symptômes.

      En fait, les employés ne devraient même pas devoir demander à être testés. Ils devraient tous être testés d'office tous les jours, symptômes ou pas. Très minimalement, tous les employés étant en contact avec le virus du moins.

      Et surtout, bien les équiper, en donnant la priorité aux plus exposés s'il y a un manque d'équipement.

      J'ose espérer qu'on y a pensé et que c'est plus difficile à faire qu'à dire, mais il y a de quoi se poser des questions.

  • Benoit Gaboury - Abonné 15 mai 2020 07 h 14

    Naviguer aux limites de la compétence

    Le premier ministre insiste toujours pour dire qu'il manque des milliers de travailleurs dans le réseau de la santé. Les lits, on les a, mais pas les travailleurs pour permettre qu'ils soient occupés. C'est curieux, ça. Et l'impression qui se dégage des ses paroles, toujours approximatives, émaillées de généralités et de très gros bon sens – on dirait très souvent qu’il s’adresse à des enfants - est à l'effet que certains ont peur de venir travailler et ont préféré demeurer chez eux, sous-entendant, comme il l'a fait pour les syndicats, que c’est aussi de leur faute si ça va si mal. Mais jamais il ne dit que le virus s'attaque en priorité à ces travailleurs et qu'ils sont malades en grand nombre, ce qui jetterait le discrédit sur sa gestion. Cette manière de se défendre d'avoir mal géré la crise semble de plus en plus devenir un obstacle à la vérité et, du coup, un obstacle au contrôle de la pandémie. J'ai hâte de voir quelqu'un de plus sérieux et de plus compétent aux points de presse de M. Legault. Il nous manque vraiment un bon pilote.

    • Pierre Desranleau - Abonné 15 mai 2020 12 h 35

      Tellement d'accord avec vous, M. Gaboury. Ça nous ramène à la Dre. Joanne Liu dont l'exclusion demeure à la fois un mystère et un scandale. La débandade actuelle montre à quel point son savoir-faire en situation de crise aurait été utile.

    • Serge Pelletier - Abonné 16 mai 2020 01 h 43

      Pourquoi croyez-vous que la Dame Liu, entres autres personnes connaissant la lutte aux contagions par aérosols, a été ignorée. La réponse est facile, très facile même, Messieurs Desranleau et Gaboury pensez-y un peu:
      1) la ministre McCann est complètement incompétente, sa feuile de route le démontre grandement. Elle a automatiquement et avec fébrilité ordonner la déportation des "vieilles personnes" en CHSLD sans enir compte de leur état de santé, ni de la santé des résidents se trouvant dans les CHSLD
      2) la ministre Blais est complètement incompétente, sa feuille de route le démontre grandement. Elle n'a pas avisé immédiatement le P-M que le personnel en CHSLD n'était pas en nombre surfisant, que les établisements "craquaient" par sur population, etc.
      3) le médecin Arruda, directeur de la santé publique - poste équivalent à sous-ministre - est un incompétent de la pire espèce. Il se galvaude dans "la science dit", "mes experts me disent", il faut une iminisation de groupe (bas en retraite suite aux protestations de la population), mais fait par la porte d'en arrière ce que la porte d'en avant interdit = PAS DE MASQUE, CELA N'EST PAS UNE PROTECTION, PIRE CELA CAUSE PLUS D'INFECTION, etc. Pire, les gens sont des crétins de la pire espèce... Y savent même pas commenbt mettre/porter/enlever un masque.
      4) le Secrétaire du Cabinet du P-M (c'est le boss effectif de tous les fonctionnaires, incluant ministres, sous-ministres, et cliques) et sa trentaine de conseillers personnels (tous des aparatchicks amis du P-M) n'ont jamais dit "minute là vous autres"... Ailleurs, ben... Que non, la carrière avant tout.
      5) le P-M en personne est un brouillon dans tout, obséder par le pouvoir, mais aussi obnubilé et embrouillé par les titres du style docteur (ça ce n'est que le titre du baccalauréat - qui se lit: baccalauréat de docteur en médecine), ou de directeurs principals de ci et de ça...
      La recette parfaite pour une catastrophoque même l'eau colle dans le fond du chaudron

  • Yves Corbeil - Inscrit 15 mai 2020 09 h 02

    Désolé mais c'est écrit partout depuis le début

    VOUS ne savez pas prendre les vraies mesures de protections pour vous mais surtout pour le public ou vous passez pendant et après vos quart de travail. Une honte notre système de santé, une honte notre ministère de la santé, une honte la mairesse du foyer principal, une honte le premier ministre, une honte les médias qui eux préfèrent les «stunts» au vrai travail d'information avec un peu de recherche ce qui va et ne va pas. ÇA VA BIEN ALLER bien oui ça va bien aller.

  • Alain Roy - Abonné 15 mai 2020 09 h 29

    Période faste

    C'est une période faste pour les journalistes, pas d'enquête exhaustive étalée sur plusieurs semaines, peu de risques, pas de menaces, et un bassin inépuisable de malcontents pour alimenter des articles aux titres plus alarmistes les uns que les autres. On semble oublier que nous sommes en période de PENDÉMIE causée par un virus que personne, à travers le monde, n'a vu venir. L'auto-flagellation et l'auto-dénigrement semblent être de mises, et pourtant absentes au Globe and Mail de Toronto, où on semble un peu plus mesuré.