Mission humanitaire à la maison pour un cardiologue

Le cardiologue Joaquim Miró a été infecté dès sa première journée en CHSLD.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le cardiologue Joaquim Miró a été infecté dès sa première journée en CHSLD.

Il a vu l’horreur et la mort en face. En Afghanistan, où il a opéré dans des hôpitaux clandestins, au Moyen-Orient, où il a soigné sous les missiles Scud pendant la guerre du Golfe, au Nicaragua, au Sri Lanka, dans le Cambodge des Khmers rouges… Avec Médecins sans frontières, le cardiologue pédiatrique Joaquim Miró a enchaîné pendant sept ans les missions humanitaires avant de poursuivre son travail au sein de l’organisme Sainte-Justine au cœur du monde, qu’il a cofondé il y a 15 ans. Alors qu’il devait repartir pour l’Éthiopie en avril, jamais il n’aurait pensé que c’était au Québec qu’il allait faire sa prochaine mission.

« Ce que j’ai vu, ce sont des gens qui mouraient par manque de soins, qui mouraient littéralement de soif. Ce sont des personnes qui, au bout de leur route, ont décidé de se laisser aller. La crise humanitaire, c’était ici aussi », dit le cardiologue de l’hôpital Sainte-Justine, visiblement touché.

Il avait levé la main pour aller aider en CHSLD, ayant senti le désespoir dans les appels aux renforts répétés du premier ministre. Mais c’est quand il l’a vu tenir un point de presse spécial sur ce qui se passait à la résidence Herron de Dorval qu’il a compris que le château de cartes s’écroulait.

« Tous ces patients qui étaient décédés, le personnel qui n’était plus là… Je me suis dit que ce que je voyais là, c’était ce que j’avais vu à l’hôpital Black Lion à Addis Abeba. Des patients qui meurent dans des corridors, sans soins, dans les mêmes conditions horribles », raconte-t-il, avant de se rendre à un dur constat plus dur encore : « Mais ce qu’on ne verrait jamais au Black Lion, c’est des patients abandonnés par leurs familles. »

Parfois, je devais contacter des familles pour des patients décédés et aucun des numéros de téléphone au dossier n’était valable

 

Mourir seul

Joaquim Miró n’a donc pas hésité, il y a deux semaines, à rejoindre une délégation de soignants de Sainte-Justine qui ont investi les deux pavillons pour aînés de l’Institut universitaire gériatrique de Montréal. Lui qui a survécu aux bombardements des hélicoptères soviétiques a été foudroyé par l’ennemi invisible dès sa première soirée dans la zone chaude du CHSLD, 100 % COVID-19. Ce qui ne l’a pas empêché de saisir l’ampleur du dérapage. « C’était… catastrophique. »

Loin des gestes faits dans sa pratique, le quinquagénaire de 35 ans d’expérience a assisté des préposés aux bénéficiaires et des infirmières. « On était vraiment dans les soins de base », raconte-t-il. « J’avais proposé de faire des actes plus médicaux, comme de poser des solutés intraveineux aux gens déshydratés qui en auraient eu besoin, mais on n’était même pas capables de les surveiller. On était aussi démunis que ça. »

En plus de rassurer les familles, le médecin fait aussi des constats de décès. Beaucoup trop en à peine deux nuits. « Parfois, je devais contacter des familles pour des patients décédés et aucun des numéros de téléphone au dossier n’était valable. On me confirmait que ces gens-là n’avaient jamais reçu de visite depuis qu’ils avaient été admis », dit-il.

« Ç’a été très triste, cette gestion de la mort dans la solitude. Il va falloir que, comme société, on se pose des questions sur le traitement de nos personnes âgées. Parce qu’en dehors de l’épidémie de COVID-19, beaucoup d’entre elles seraient décédées, de toute manière, dans l’oubli. »

Selon le Dr Miró, même si une infime partie des résidents recevaient encore la visite des membres de leurs familles, l’interdiction d’accès de ces proches aidants a eu un effet démobilisant sur l’ensemble des préposées. « Beaucoup d’entre elles ont vécu une crise de confiance à l’égard du système », analyse-t-il.

Mission réconfort

Pour lui, malgré les hésitations et les critiques, il était d’autant plus important que les médecins spécialistes aillent donner un coup de main en CHSLD. « Le personnel était en état de choc. Il fallait lui montrer qu’il y avait de l’aide qui s’en venait. C’est à ça que des médecins comme moi se sont sentis les plus utiles. Juste pour ça, il fallait y aller. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dr Joaquim Miró

Il ose même un parallèle avec l’Afghanistan dans les années 1980, qui était une cause perdue aux yeux de plusieurs. « La population nous remerciait pour les soins médicaux, mais beaucoup m’ont remercié de simplement être là, de témoigner de leur réalité et de les réconforter dans leur sentiment d’exister encore », dit le cardiologue d’origine catalane.

« C’est un peu ce que j’ai senti auprès des préposées et des infirmières. C’est comme si on leur disait : vous êtes assez importantes pour qu’on mobilise des médecins spécialistes. »

Et l’arrivée de l’armée a sans doute joué le même rôle, croit-il. « Pendant des semaines, ces soignants ont été abandonnés, sans matériel de protection et avec des règles coercitives et des menaces. Et malgré ça, ils sont restés. » Jusqu’à la fin de l’entrevue, le Dr Miró insistera : « N’oubliez pas de le dire, les héros, ce sont eux. »

Deux mondes parallèles

Mais quand il s’agit de la gestion des hôpitaux, là s’arrête la comparaison avec le reste du monde. Le cardiologue constate qu’ailleurs certains pays s’adaptent beaucoup plus rapidement aux changements que le Québec.

« C’est une des choses qui font que j’aime encore l’humanitaire. On peut mettre en place des programmes en l’espace de deux semaines », fait-il remarquer. Malgré tout, ce sont ces pays, malheureusement trop dépendants de l’Occident, qui souffriront d’une famine d’envergure lorsque l’aide internationale s’écroulera. « Ce sera l’hécatombe », prédit-il, ne pouvant s’empêcher de s’inquiéter.

En attendant, Joaquim Miró, quivient de recevoir son deuxième test négatif, pourra reprendre le collier. Aprèsquelques journées de suivi àSainte-Justine, il n’hésitera pas à retourner au front. Pour quelque temps encore, sa mission humanitaire est au Québec, fort probablement dans une unité COVID-19 d’un hôpital, là d’où viendra sans doute le prochain appel à l’aide. Une autre occasion, espère-t-il, d’aller montrer que les renforts sont là.