Des proches aidants toujours interdits de visite

Plusieurs familles qui espéraient renouer avec leurs proches se sont heurtées à des portes closes.
Photo: Jean-Francois Badias Associated Press Plusieurs familles qui espéraient renouer avec leurs proches se sont heurtées à des portes closes.

Ce devait être le grand retour des proches aidants dans les CHSLD lundi, mais la directive formulée par le premier ministre, François Legault, la semaine dernière semble être appliquée à la pièce et de façon aléatoire, selon le bon vouloir des établissements.

Plusieurs familles qui espéraient renouer avec leurs proches se sont heurtées à des portes closes. Au même moment, d’autres se demandent en raison de quels arguments la politique d’ouverture en CHSLD ne s’applique pas aux hôpitaux.

Application à géométrie variable

Une famille qui a requis l’anonymat a indiqué au Devoir avoir essuyé un refus catégorique de la direction du CHSLD où loge un de ses proches. Compte tenu de l’absence de cas de COVID-19 dans ses murs, cet établissement a suspendu la directive gouvernementale et a décidé de sonder les familles de résidents avant d’admettre des proches aidants.

« Il y a beaucoup de pressions exercées par d’autres familles qui refusent l’entrée des proches aidants dans certains CHSLD. La tension est vive. Certains proches aidants ont même peur d’avoir des représailles », explique Mélanie Perroux, du Regroupement des aidants naturels du Québec (RANQ), où les lignes n’ont pas dérougi de la journée.

« Énormément de gens qui n’ont pas vu leurs proches depuis des semaines n’ont pas pu les visiter. Même si des CHSLD n’ont pas demandé ou obtenu la dérogation exceptionnelle du gouvernement, comme le prévoit la directive », ajoute Mme Perroux.

La tension est vive. Certains proches aidants ont même peur d’avoir des représailles.

 

Le premier ministre Legault a pourtant assuré la semaine dernière que ce serait « la règle que les proches aidants soient acceptés » dans les ressources pour aider et soutenir les résidents. La ministre responsable des Aînés, Marguerite Blais, avait même précisé que les établissements devraient « justifier ce refus » auprès du ministère de la Santé.

« J’ai eu des gens qui ont pu visiter, mais ça a commencé au compte-gouttes. Certains se sont fait demander de passer un test avant », affirme Fanny Zuniga Jurgensen, conseillère spécialisée à l’organisme de soutien aux proches aidants Le Temps d’une pause. L’obligation de passer un test de dépistage de la COVID-19 tous les 15 jours pour visiter des proches dans les résidences épargnées par l’épidémie, visiblement inapplicable, a pourtant été levée vendredi dernier par la ministre Blais. Mais plusieurs CHSLD maintiennent la ligne dure. « C’est variable, il y a des endroits sans COVID-19 qui ne laissent pas entrer les proches et d’autres avec des cas qui acceptent les visites. Il y a des résidents en fin de vie à qui l’on a refusé l’accès à la famille, peu importe la cause de la mort, et d’autres où la famille a pu être là pendant les dernières heures, même si le résident était positif. Il n’y a pas un cas pareil », poursuit Mme Jurgensen.

Et dans les hôpitaux ?

Le cafouillis qui règne face à l’admission des proches dans les divers milieux de vie pour aînés semble aussi toucher certains hôpitaux, où les règles entourant les visites, officiellement interdites pour les familles sauf en cas de fin de vie, sont aussi à géométrie variable.

Tanya Falardeau, une infirmière confinée depuis un mois parce qu’elle souhaite faire un don de moelle osseuse à sa mère de 56 ans atteinte d’une leucémie chronique, s’est vu refuser l’accès au chevet de celle-ci. La condition de sa mère a décliné rapidement, elle est de plus en plus désorientée. « Je suis infirmière à l’urgence, c’est mon métier. J’ai arrêté de travailler précisément pour pouvoir l’aider et être une donneuse potentielle. Si on me laissait l’accès, je pourrais lui donner tous les soins nécessaires. Ça permettrait même de libérer du personnel, en plus de lui apporter l’humanité dont elle a besoin », affirme Tanya.

Voyant sa mère désorientée, l’hôpital a autorisé vendredi dernier une première visite, puis une deuxième parce qu’il semblait manquer de personnel sur l’unité, selon Tanya. Mais depuis, c’est le silence radio. « Au début, ma mère était tenace, me parlait. Les deux fois où j’y suis allée, elle était mieux après. Maintenant, on me dit que la seule autorisation, c’est s’il lui reste 24 à 48 heures à vivre ! » déplore Tanya, qui ne comprend pas pourquoi les proches aidants peuvent se rendre dans les CHSLD, mais dans les hôpitaux. « L’unité verte » où sa mère a été admise est une zone froide, dépourvue de cas de COVID-19.

Paulina, une ex-infirmière devenue entrepreneuse, a vécu le même cauchemar en avril quand sa mère de 66 ans est entrée d’urgence à l’hôpital. Diagnostic : cancer du foie métastatique. Durant toute son hospitalisation, elle n’a pu la voir. « Comme infirmière, j’ai offert mon aide pour m’occuper d’elle. Je sais comment ça marche les mesures de prévention ! Ils ont refusé. J’ai été rappelée quand c’était fini, aux soins palliatifs. Grâce à des contacts et à mon entêtement, j’ai pu rester dans sa chambre avec mon frère 24 heures, jusqu’à sa mort. Sinon, elle serait morte toute seule. »

« J’ai parlé à mon père via Messenger avant qu’il nous quitte. Sa dernière question fut : “Pourquoi tu n’es pas là ?” Je vais vivre avec ça jusqu’à la fin de mes jours », a déploré la fille d’un homme qui a souffert seul durant quatre semaines avant de décéder à l’hôpital. Le Devoir a tenté de savoir si l’interdiction de visite appliquée aux hôpitaux — sauf en cas de fin de vie — allait être assouplie, mais le ministère de la Santé n’a pas répondu à notre demande.

Les proches aidants souhaitent voir ces directives revues dans les hôpitaux, où le personnel est parfois plus exposé au risque d’infection que les aidants naturels, confinés chez eux. Plusieurs CIUSSS ont entrepris de former des proches aidants aux mesures de prévention, notamment le CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal, qui a formé une vingtaine d’individus à ce jour et en formera 250 autres la semaine prochaine.