Inquiétudes autour d’un déconfinement trop hâtif de Montréal

Sophie Bolduc, fleuriste montréalaise, livrait les commandes de fleurs à vélo dimanche à l'occasion de la fête des Mères.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Sophie Bolduc, fleuriste montréalaise, livrait les commandes de fleurs à vélo dimanche à l'occasion de la fête des Mères.

Le gouvernement Legault devrait faire preuve de prudence et revoir son plan de déconfinement de Montréal, estiment les partis d’opposition et des experts consultés par Le Devoir à la suite de la publication de projections par l’INSPQ laissant présager le pire pour la région.

« Les chiffres parlent d’eux-mêmes, le portrait est sombre. Je vois mal comment le gouvernement va pouvoir aller de l’avant avec un déconfinement de Montréal à grande échelle le 25 mai. On devrait décaler encore », croit le Dr Alain Vadeboncœur, urgentologue à l’Institut de cardiologie de Montréal.

Tandis que s’amorce un déconfinement progressif de la province depuis une semaine, l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) a dévoilé en fin de journée vendredi, sans préavis, de nouvelles projections sur la propagation du coronavirus au Québec. Dans la grande région de Montréal, les chercheurs s’attendent à ce que la contamination franchisse la barre des 10 000 cas quotidiens en juin et une moyenne de 150 morts par jour en juillet, si la métropole devait être déconfinée dans les conditions actuelles. À noter que ces chiffres ne comptabilisent que les décès dits communautaires et excluent ceux en CHSLD, qui pèsent le plus lourd dans les bilans quotidiens depuis plusieurs semaines.

Jusqu’ici, le plus grand nombre de décès recensés sur une base quotidienne n’a jamais dépassé 142 morts pour l’ensemble du Québec.

Le premier ministre du Québec, François Legault, s’est gardé d’émettre en fin de semaine tout commentaire sur les scénarios présentés par l’INSPQ. La mairesse de Montréal, Valérie Plante, n’a pas non plus souhaité réagir.

En revanche, les partis d’opposition à l’Assemblée nationale n’ont pas manqué de faire entendre leurs inquiétudes.

« On sent un empressement du gouvernement à déconfiner […]. Pourtant, les voyants rouges se multiplient : les scénarios évoqués par l’INSPQ n’augurent rien de bon. M. Legault doit en tenir compte et revoir l’échéancier de réouverture si nécessaire », s’alarme le co-porte-parole et député de Québec solidaire Gabriel Nadeau-Dubois. Il craint que le plan de relance prévu par Québec ne soit principalement motivé par des raisons économiques, alors que « la santé et la sécurité de la population doivent rester la priorité numéro un ».

Même son de cloche du côté du porte-parole du Parti québécois en matière de santé, Joël Arseneau. Il demande au gouvernement de mieux expliquer les facteurs sur lesquels il s’appuie pour amorcer un déconfinement de Montréal et l’invite à suivre les données scientifiques. À la vue des scénarios publiés par l’INSPQ, il estime que « le déconfinement doit se faire de manière extrêmementprudente. La courbe pour le GrandMontréal est très inquiétante. Elle n’est visiblement pas très aplatie ».

« Montréal est l’épicentre canadien de la COVID-19 et, pourtant, on procède au déconfinement plus rapidement que dans toutes les autres juridictions. C’est un pari risqué qui pourrait avoir des conséquences importantes », renchérit André Fortin, porte-parole du Parti libéral du Québec en matière de santé.

Il craint que le système de santé n’atteigne ses limites quant à la capacité d’accueil des patients — si les scénarios présentés par l’INSPQ devaient s’avérer —, rappelant que certains malades ont déjà dû être transférés de la métropole vers les régions récemment, par manque de place.

La situation préoccupe également le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, qui s’est dit « très inquiet » pour les citoyens de Montréal, lors de son point de presse, samedi. La métropole est l’épicentre de la COVID-19 au Québec, qui reste la province avec le plus grand nombre de cas au Canada, soit plus de la moitié des infections enregistrées.

Dépistage massif

De son côté, le Dr Alain Vadeboncoeur reste confiant et s’attend à un nouveau report de la date de relance de la métropole. Québec a déjà reporté à deux reprises son déconfinement la semaine dernière. Les écoles primaires et les commerces doivent normalement rouvrir le 25 mai. « On a peu de marge de manœuvre à Montréal, les chiffres sont assez clairs, note le Dr Vadeboncoeur. L’avantage, c’est qu’on n’est pas encore vraiment déconfinés. On peut encore décaler le futur, c’est moins difficile que de décaler le présent. »

 

L’idée n’est pas de fermer le Tout-Montréal, nuance-t-il, mais de déconfiner la région encore plus progressivement que le reste de la province. « Il faut que ça se fasse petit à petit, par secteurs. Laisser rouvrir les industries qui ont la capacité de fonctionner en respectant les mesures de santé publique pour limiter la propagation du virus. »

À [la place du gouvernement Legault], j’irais doucement, j’attendrais que le dépistage porte des fruits avant de prendre une décision, pour ne pas avoir à choisir qui a le droit à un respirateur artificiel ou non

 

Pour Roxane Borgès Da Silva, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, tout repose sur la capacité de la Santé publique à faire un dépistage massif. « Pour qu’un déconfinement fonctionne, pour éviter que le système de santé arrive à saturation, il faut absolument faire ce dépistage massif et attendre que le nombre de cas et d’hospitalisations diminue. Ce qui n’est pas encore le cas à Montréal. »

Il est essentiel d’avoir le contrôle sur l’épidémie, de comprendre comment se déroule la transmission communautaire et de la circonscrire avant de rouvrir les écoles et les commerces, selon la professeure. « C’est l’enjeu des prochaines semaines et le directeur national de santé publique [Horacio Arruda] a justement annoncé son plan de dépistage massif dans la métropole vendredi. Mais il faut le temps de le mettre en place : ça prend un délai entre faire les tests, avoir les résultats et lancer les enquêtes épidémiologiques. »

Estimant que la décision n’a rien de facile pour le gouvernement, qui doit aussi considérer dans la balance les dommages « collatéraux » d’un confinement, elle croit qu’il doit prendre son temps. « À sa place, j’irais doucement, j’attendrais que le dépistage porte des fruits avant de prendre une décision, pour ne pas avoir à choisir qui a ledroit à un respirateur artificiel ou non », insiste Mme Borgès Da Silva.

Bilan québécois

La pandémie de COVID-19 a fauché la vie de 142 autres Québécois, portant dimanche le bilan des décès à 2928. Le nombre de cas s’élève désormais à 37 721 en tout dans la province, dont 735 nouveaux cas dans les 24 dernières heures. Les autorités ont annoncé une baisse du nombre de personnes hospitalisées, portant le total à 1831 (-4). Du côté des soins intensifs, 199 lits sont occupés par des malades infectés par le virus, soit une baisse de 6. Les autorités ont aussi indiqué que 278 389 tests ont été réalisés à ce jour à travers le Québec.

La Presse canadienne

17 commentaires
  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 11 mai 2020 07 h 27

    Rien n'indique que les choses iront mieux en septembre et même en décembre.
    Alors il faut ce qu'il faut, un test, le plus tôt le mieux pour voir si un déconfinent partiel est possible afin de rendre la vie vivable en attendant un vaccin ou un traitement.
    Rien n'empêche de reconfiner si les morts augmentent en flèche mais présentement faillites, troubles mentaux, isolement, précarité, abus, sous vaccination, retard scolaire, suicide vont continuer d'augmenter et ne cesseront pas avec des conséquences catastrophiques à long terme.
    J'aime l'audace de Legault et je suis contente qu'il tente quelque chose, surtout qu'il recule rapidement quand il le faut.

    • Joane Hurens - Abonné 11 mai 2020 10 h 28

      Bien sûr qu’il faut de l’audace pour jouer à la roulette russe, mais pas tant que ça si on joue avec la vie des autres. Ecraser la courbe doit demeurer l’objectif du gouvernement sinon on manquera de plus en plus de joueurs. Le coronavirus aura toujours le dernier mot si on lui en laisse la chance. Legault, en pragmatique qu’il est finira bien par se rappeler qu’une population malade ne fait pas une main d’oeuvre productive. La population le suivra peut-être mais le pied sur le frein.

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 11 mai 2020 11 h 41

      À Mme.Hurens,
      Votre commentaire n'est pas claire, de quel joueur parlez vous? Les malades covid, la société active affecté mentalement et financierement ou le personnel soignant?
      Présentement les médecins canadiens évalue à 22% l'augmentation du nombre de dépression majeur si le confinement dur encore 2 mois .
      Une depression majeure laisse des séquelles neurologiques et des troubles d'organisations à vie, en plus de prendre des années à traiter, quand on arrive à le traiter.
      Et ca ce n'est que les dépressions..
      Une chose est sûr on va avoir besoin de tout nos
      " joueurs", Legault l'a compris, par chance.

    • Joane Hurens - Abonné 11 mai 2020 22 h 19

      À mme Geoffrion,
      En effet, de qui pouvais-je bien parler en parlant de "joueurs" tombés au combat parce qu'inutilement exposés. Voyons voir! Peut-être d'une multiplication des cas, des malades, des décès chez les aînés, le personnel soignant, les préposés, les employés d'épicerie, les chauffeurs d'autobus, les ambulanciers, les profs et leurs proches entre autres.
      Personne ne nie les effets pervers que cause le confinement en santé mentale par exemple. Raison de plus de rester lucide et même critique, si nécessaire. La marge de manœuvre pour un déconfinement sécuritaire à MTL est mince. N'aurait-il pas été mieux de le faire savoir à la population vendredi! Nous étions en droit de nous demander alors si le PM était prêt à prendre des risques inconsidérés. Et si Papy ne sait pas tout, il
      ne dit pas tout non plus même s'il fait un bon travail.

  • Pierre Samuel - Abonné 11 mai 2020 07 h 40

    De l'insouciance des poules sans tête ...

    Le problème est lié au fait que le gouvernement Legault autant que le Dr Arruda ont complètement perdu le contrôle de la situation face à l'hécatombe dans les CHSLD et à Montréal-Nord. La panique s'est installée : on est prêts à jouer le tout pour le tout !

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 11 mai 2020 11 h 26

      Il ne faut pas exagérer, ma soeur est préposée au béneficaire au CHSLD du plateau, étage covid.
      Pour elle, son équipe et les patients en géneral ca se passe bien, le moral des troupes est encore top, valorisé et dans le feu de l'action.
      Leur protocole font qu'elle se sent plus en sécurité à son travaille que dans la rue ou à l'épicerie.
      Les vieux qui en meurent sont habituellement très avancé avec une condition, voir mourant, souffrant, sur médicamenté et souvent inconscient..la majorité testé positif redescende à leur étage après 2 semaines.
      Le pire c'est qu'ils ont droit à aucune visite ni aucun effet personnel sur l'étage covid.
      Il faut surtout trouver comment les protéger sans les isoler d'ici un traitement....pas facile, Legault n'est pas magicien.
      Je ne veux pas banaliser je comprend votre point mais faites attention de ne pas tomber dans l'effet spectacle que les médias nous garoche jour après jour.
      Oui c'est horrible mais ce n'est pas pire ou mieux qu'ailleur, d'ailleur le Qc est bien honnête et se tire dans le pied en comptabilisant tout les morts testés positifs comme mort covid.
      Beaucoup de pays imputent la mort à la condition, des provinces aussi, alors le Qc bashing bat son plein, même au Qc.

      Enfin Legault n'est pas parfait mais c'est une pandémie contagieuse mondiale sans traitement efficace dans une ville dense avec un taux plus élevé de personne agée qui vivent dans un système abandonné par tout les gouvernements ( hu hum) depuis 15 ans..

    • Pierre Samuel - Abonné 11 mai 2020 14 h 01

      @ Mme Geoffrion :

      < Oui, c'est horrible mais ce n'est pas pire ou mieux qu'ailleurs ... > ( D. G )

      Simplement vous faire remarquer qu'actuellement au Canada, le Québec est la province la plus touchée et que c'est ici que l'on parle le plus de déconfinement hatif.
      Si " effet spectacle " il y a, chère dame, ne vous en déplaise, il est effectivement là et pas ailleurs !

      Salutations !

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 11 mai 2020 15 h 30

      Peut-être mais la méthode de comptage est différente d'une province à l'autre et d'un pays à l'autre.
      Ce qui fait que les chiffres sont comme toujours manipulables.
      J'ai habitée 10 ans l'Ontario et le NB où il n'y avait supposément aucune corruption et le Qc bashing allait bon train alors que du côté du Qc on fouillait le plus creux possible dans les histoires d'enveloppe brune, eux préféraient regarder de côté plutôt que de voir les choses en face et faire ce qu'il faut pour avoir les vraies données.
      Je ne dis pas que les chiffres sont volontairement faux ou diminuer mais disons qu'il y a toujours plusieurs façon de faire et présentement nous ne pouvons vraiment comparer, à cause des méthodes de comptage.

    • Pierre Samuel - Abonné 11 mai 2020 17 h 22

      @ Mme Geoffrion :

      Effectivement, chère dame, les statistiques sont fréquemment élastiques et l'on peut, de ce fait, les interpréter selon son bon vouloir, mais
      ne faudrait tout de même pas trop s'écarter du sujet tel un chef d'Etat voisin....

      Salutations !

  • Jacques Bordeleau - Abonné 11 mai 2020 08 h 05

    Montréal

    Non seulement ne faut-il pas deconfiner Montréal, mais y a-t-il lieu de la confiner pour l'isoler des régions et les protéger, afin de pouvoir concentrer à Montréal les efforts contre la propagation communautaire bientôt galopante et contre l'hécatombe dans ses CHSLD.
    C'est vraiment à Montréal, devenue l'épicentre canadien et bientôt peut-être nord-américain de la pandémie, que ça se passe. Il faut protéger les régions et concentrer la lutte dans la métropole en mobilisant toutes ses forces vives. Je dis bien toutes!
    Il n'y a pas lieu d'y envisager un deconfinement, même graduel, avant septembre. Trop de travaux de dépistage, de traitements, d,hospitalisations et de nettoyage y sont nécessaires.

    Jacques Bordeleau

  • Sylvain Patenaude - Abonné 11 mai 2020 09 h 18

    Choix de photo?

    Quelle idée d'illustrer cet article avec un vélo sur un trottoir? Vous ignorez que rouler sur un trottoir est illégal.

  • Jana Havrankova - Abonnée 11 mai 2020 10 h 36

    « Problème de Montréal » ou problème des foyers pour personnes âgées à Montréal ?

    Il est à noter que des 1863 décès à Montréal, 1560 sont survenus dans les CHSLD, RPA (résidences pour personnes âgées) ou RI (ressources intermédiaires) : 83,7 % !
    Il est évidemment urgent de s’occuper de ce secteur, mais est-ce une raison pour arrêter la vie de toute une région ?

    Par ailleurs, le modèle de l’INSPQ conduisant aux scénarios catastrophes a besoin d’être mieux expliqué avant que l’on base des décisions très sérieuses là-dessus.