Les soignants guéris ne sont pas forcément de retour au front

Selon le ministère de la Santé, plus de 4700 travailleurs de la santé ont eu la COVID-19 et ce nombre pourrait être encore plus grand puisque 2500 personnes attendent un diagnostic.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Selon le ministère de la Santé, plus de 4700 travailleurs de la santé ont eu la COVID-19 et ce nombre pourrait être encore plus grand puisque 2500 personnes attendent un diagnostic.

Retourner travailler en zone chaude après avoir eu la COVID-19 ? C’est la recommandation de la Santé publique, qui n’est toutefois pas suivie partout, a constaté Le Devoir. Pourtant, des experts de la santé estiment que redéployer adéquatement les milliers de travailleurs du réseau ayant été infectés jusqu’ici permettrait de stopper l’hémorragie dans les hôpitaux et les CHSLD.

« C’est sûr que ça fait du sens d’envoyer en zones chaudes ou dans des nouveaux centres des personnes immunisées, qui ne risquent pas d’être une source de transmission », a reconnu la Dre Mélissa Ranger, médecin spécialiste à l’hôpital Charles-Le Moyne. Dès qu’elle a été remise sur pied, l’urgentologue, qui a attrapé la COVID-19 au tout début de la crise, n’a pas hésité à faire la navette entre son urgence d’hôpital, où elle fait des intubations, soit la procédure la plus à risque, et le CHSLD Henriette-Céré, où elle est affectée à la zone chaude.

« Je l’ai eue, la COVID-19. Être déployée en zone chaude ne me dérange pas du tout », dit-elle, en disant tout de même que les doutes persistent sur la question de l’immunité.

« J’aime mieux aller en zone rouge à la place d’un collègue plus à risque, qui est plus âgé par exemple. » Elle admet toutefois qu’elle n’a été obligée à rien. « Personne ne m’a dit, Mélissa, maintenant que tu es immunisée, tu dois aller en zone rouge. »

Une directive non respectée

Même si elle tient une seule petite phrase, la directive de l’Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ) est pourtant claire. « Si possible au retour, affecter le travailleur aux soins des cas de COVID-19 », lit-on dans les « Recommandations pour la levée des mesures d’isolement des travailleurs de la santé ».

Sur le terrain, plusieurs médecins responsables de la gestion COVID-19 n’appliquent pas cette règle dans leurs hôpitaux. Les gestionnaires de la santé non plus. C’est le cas au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, qui n’a pas de protocole de redéploiement.

« Que tu sois concierge ou médecin, quand tu es infecté, tu restes à la maison et tu reviens quand tu as eu tes deux tests négatifs. Mais on ne te remet pas spécifiquement dans les zones chaudes », a expliqué la porte-parole, Jocelyne Boudreault.

Dans la vraie vie, le meilleur vaccin, c’est d’avoir eu la maladie elle-même

Le CIUSSS du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal ne redéploie pas non plus « systématiquement » le personnel guéri en zone chaude, sous prétexte que l’immunité de quelqu’un qui contracte le virus n’est pas prouvée. Le son de cloche est le même chez les membres de la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ).

Pour l’immunologue et professeure à l’UQAM, Tatiana Scorza, il y a là une occasion ratée de mettre à profit des personnes qui pourraient contribuer à lutter contre la propagation du coronavirus.

Selon elle, s’il y a une chose à faire, c’est d’envoyer les personnes guéries dans les milieux les plus à risque.

« C’est une excellente stratégie. Je le dis depuis au moins quatre semaines. Cette idée de les mobiliser pour assister les plus vulnérables est fantastique. On ne doit pas avoir peur. »

4700 travailleurs infectés

Selon le ministère de la Santé, plus de 4700 travailleurs de la santé ont eu la COVID-19 et ce nombre pourrait être encore plus grand puisque 2500 personnes attendent un diagnostic et que plusieurs ont eu la maladie sans le savoir. Pour Mme Scorza, ce sont autant de médecins, d’infirmières et de préposées qui pourraient constituer des atouts importants pour éviter de nouvelles éclosions.

« Ces gens-là sont les gens qui sont les moins prédisposés à être malades à nouveau. Il y a eu une certaine peur de spéculer et certains, en écoutant ce qu’a dit l’OMS, ont pensé qu’une infection guérie ne signifiait pas qu’il y avait immunité », soutient-elle.

« Dans la vraie vie, le meilleur vaccin, c’est d’avoir eu la maladie elle-même. » Elle souligne que lorsqu’une personne guérit d’une infection, c’est qu’elle a développé les anticorps.

Elle invite toutefois à la prudence et rappelle que les protections sont nécessaires, même si on a eu la COVID-19. « Ce qu’on ne sait pas, c’est combien de particules suffisent pour qu’une infection se transmette d’une personne à une autre ; alors, je dirais que, par précaution, il faut encore porter le masque », explique-t-elle, en ajoutant qu’il existe toujours un mystère entourant les personnes asymptomatiques.

« Mais ça ne contredit pas ce que je dis. Si vous avez un groupe de 50 personnes parmi lesquelles 30 ont déjà eu une infection, les 20 personnes qui ne l’ont pas eue dans le groupe risquent moins de l’attraper que si vous mettez 10 personnes immunisées avec 40 personnes non immunisées. C’est le concept du vaccin. »

 

Directive respectée

Certains CIUSSS respectent la directive. Celui du Nord-de-l’Île, dont 865 membres du personnel sont infectés par la COVID-19 et 320 sont de retour au travail, renvoie dans les zones chaudes le personnel guéri si c’est possible. Même chose au CIUSSS de l’Est-de-l’Île, où 742 travailleurs de la santé ont contracté la maladie.

Infirmière à l’hôpital de Gatineau, Audrey Leblanc, qui a eu une forme très légère de la maladie, a elle aussi été affectée spécifiquement dans la zone tiède, puisqu’il n’y a pas de zone chaude à proprement parler dans l’établissement.

« J’ai eu cette directive il y a trois semaines quand je suis retournée travailler aux urgences », dit-elle. « Je ne pense pas que ce soit une mauvaise idée. Le problème, c’est qu’on ne sait pas pour combien de temps on est immunisé. L’influenza, je peux l’attraper une première fois et je peux l’attraper encore l’année suivante », fait-elle remarquer.

La Dre Mélissa Ranger dit elle aussi « naviguer » dans une certaine incertitude. « Je ne suis pas vraiment inquiète, mais plus les mois vont avancer et plus je vais me demander combien de temps je serai protégée. Est-ce que c’est 3, 6, 9 mois ? L’inquiétude pourrait revenir. »

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1 commentaire
  • Louise Corriveau - Abonnée 7 mai 2020 08 h 50

    Ils tombent de leur piédestal

    Je suis outrée, déçue et triste de réaliser à quel point ceux qui dirigent notre système de santé en ont fait est un bric à brac de guéguerre interne. Le but premier de leur fonction est de faire en sorte que la population soit bien soignée. L'ont-ils oubliés? Aujourd'hui, nous n'osons plus demander si quelqu'un a "la vocation". Ça semble semble dépassé ou cela n'a jamais existé dans cet organigramme où nous, les patients, les citoyens nous nous sentons comme des arguments de négociation et non des êtres humains souffrants pour plusieurs. Nous avons payé toute notre vie et nous payons encore très cher afin d'avoir un système médical efficace et pour tous. Mais aujourd'hui la déception est grande. La pandémie a révélé la vrai nature de ceux qui gérent ce système. Les égos sont gros, beaucoup trop gros. Le respect que la population portait à tout ce "beau" monde en a pris un coup. Profitez des plus faibles pour négocier c'est de la mesquinerie. Et l'image d'un médecin mesquin, d'un gestionnaire égocentrique, d'un préposé enragé et frustré mon donne des frisson dans le dos. Quand tu es malade, tu n'as pas envie de te sentir comme un chien dans un jeu de quilles.