L’art de ne pas baisser les bras

Catherine Martellini Collaboration spéciale
Yannick De Serre aborde par sa démarche artistique les tensions causées par l’absence, le rejet social et la solitude.
Jean-Michael Seminaro Yannick De Serre aborde par sa démarche artistique les tensions causées par l’absence, le rejet social et la solitude.

Ce texte fait partie du cahier spécial Services essentiels

En plus d’être un artiste visuel, Yannick De Serre travaille comme infirmier à l’urgence de l’Hôpital général juif de Montréal, qui a été le premier centre hospitalier à accueillir les patients atteints de la COVID-19 à Montréal. Entre la fatigue accumulée et la peur constante de contaminer les autres, il puise sa force de continuer dans la solidarité que lui témoigne quotidiennement la population.

Yannick De Serre a d’abord étudié en arts visuels avantde se tourner vers des études en sciences infirmières pour soutenir financièrement son art. Voilà pratiquement 16 ans qu’il exerce son métier d’infirmier à l’urgence. Même s’il est formé pour faire face aux situations graves, jamaisil n’a eu à maintenir une cadence aussi soutenue.

« Comme on était le premier centre de dépistage, on voyait initialement énormément de gens et on devait s’adapter à travers ça à toutes les mesures sanitaires qui changeaient pratiquement toutes les quatre heures en début de pandémie », raconte-t-il.

Même si, après plus d’un mois, l’hôpital a trouvé son erre d’aller, la fatigue physique a commencé à ressortir après l’adrénaline, venant s’ajouter à la fatigue psychologique.

« Je m’endors à partir de 19 h, avoue-t-il. Je voudrais faire comme d’autres et aller courir ou faire mon pain, mais je n’ai plus d’énergie après ma journée de travail. Une chance que j’ai un conjoint qui m’aide avec toutes les tâches quotidiennes. »

Ce dernier le dépose d’ailleurs au travail et vient le chercher tous les jours : c’est sa façon de briser le sentiment de confinement et de manifester son soutien.

Les collègues comme baume social

L’idée de retrouver ses collègues, qui vivent la même chose que lui, donne à Yannick le courage de continuer.

« J’ai beau en parler avec mes amis et mon chum, les gens ne comprennent pas ma réalité au même degré que mes collègues, raconte-t-il. Même s’il y a un non-dit sur ce que l’on vit, c’est vraiment thérapeutique de les voir et de sortir de chez moi. »

La très grande reconnaissance qu’ils reçoivent aussi de la population — des repas gratuits de restaurants, des cadeaux, des fleurs — allège beaucoup leur fardeau et fait vivre beaucoup d’émotions dans les équipes, lesquelles sont à fleur de peau actuellement.

« En 16 ans de carrière à l’urgence, c’est la première fois qu’on ressent autant de solidarité, affirme-t-il. L’urgence, c’est un peu le milieu ingrat des hôpitaux : les gens n’y sont que de passage et on ne développe donc pas autant de relations avec les patients. »

Malgré cette pression, Yannick trouve le moyen de soutenir la communauté artistique, qui vit aussi des moments difficiles.

« Comme j’ai encore un salaire et que je sais que je suis privilégié, j’ai acheté dernièrement plus d’œuvres d’artistes et, lorsque je vends des pièces, je remets une partie de l’argent à des centres d’art que j’ai envie de soutenir », mentionne-t-il.

Il a aussi lancé une collecte de fonds auprès de ses collègues pour aider le CIRCA, un centre d’artistes autogéré.

Coïncidence s’il en est une, il aborde par sa démarche artistique les tensions causées par l’absence, le rejet social et la solitude. Malgré toute cette matière à réflexion qui l’alimente en ce moment, il admet qu’il est plus difficile de créer dans le contexte actuel.

Son esprit est accaparé par l’après-COVID, qui lui semble plus loin que pour la population en général.

« Il y aura à un certain moment une accalmie, mais les cas se poursuivront encore pendant la prochaine année pour les travailleurs de la santé,avec tout ce que ça signifie comme mesures de distanciation avec les amis et la famille », se désole-t-il.