Des soins liés à la COVID-19 facturés à des sans-papiers

Il y a un mois, la ministre de la Santé, Danielle McCann, avait pourtant annoncé qu’elle rendait gratuits les soins liés à la COVID-19 pour toutes les personnes sans carte d’assurance maladie. (Photo d'illustration)
Photo: Pascal Pochard-Casabianca Agence France-Presse Il y a un mois, la ministre de la Santé, Danielle McCann, avait pourtant annoncé qu’elle rendait gratuits les soins liés à la COVID-19 pour toutes les personnes sans carte d’assurance maladie. (Photo d'illustration)

En pleine pandémie, des hôpitaux ne respecteraient pas la nouvelle directive de Québec et continueraient de facturer les soins liés à la COVID-19 à des personnes sans carte d’assurance maladie, a appris Le Devoir. Craignant que cela ne décourage les personnes les plus à risque de consulter, des médecins et des organismes somment Québec de rectifier le tir et d’étendre sa politique de gratuité à tous les soins, qu’ils soient liés ou non au coronavirus.

Eva, qui tait son vrai nom pour protéger ses proches, dit avoir vécu une bien mauvaise expérience dans un hôpital montréalais, où son mari, qui est un sans-papiers, s’est fait soigner pour la COVID-19. « Il avait de la difficulté à respirer et il faisait tellement de fièvre qu’il avait des hallucinations », a-t-elle raconté au Devoir. Alors qu’il attendait le résultat d’un test de dépistage fait à la clinique extérieure de la Place des Arts, son mari est devenu trop mal en point et s’est rendu à l’urgence, où on lui a confirmé un diagnostic de COVID-19. Comme il n’avait aucune assurance maladie, une dame de l’administration a informé Eva qu’il lui en coûterait 3500 $ par nuit pour une chambre individuelle et plusieurs centaines de dollars pour chaque test et prise de sang. « Je ne savais pas que les soins étaient censés être gratuits. J’ai dit “OK” parce que j’étais trop inquiète pour mon mari. » Elle craint que le compte ne dépasse les 50 000 $, car son mari est finalement resté 14 jours à l’hôpital.

Il y a un mois, la ministre de la Santé, Danielle McCann, avait pourtant annoncé qu’elle rendait gratuits les soins liés à la COVID-19 pour toutes les personnes sans carte d’assurance maladie. Le Québec emboîtait ainsi le pas à l’Ontario, qui avait annoncé une mesure semblable quelques jours auparavant.

Or, la consigne publiée sur le site de la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) ne s’est pas rendue partout sur le terrain, où des hôpitaux entendent continuer à faire comme d’habitude et facturer les soins à des personnes qui ne sont pas assurées par la RAMQ, même si celles-ci ont la COVID-19.

C’est le cas de l’Hôpital général juif, qui, hormis pour les demandeurs d’asile sans carte de la RAMQ, dont les soins sont couverts par Ottawa, fera payer les sans-papiers. « Si le patient n’a pas une carte de la RAMQ ou s’il n’a pas d’assurance privée, il recevra une facture de l’hôpital, comme le veulent les directives du MSSS [ministère de la Santé et des Services sociaux] », a indiqué au Devoir Carl Thériault, porte-parole du CIUSSS du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal.

Le Devoir a également contacté les quatre autres CIUSSS de la métropole : deux d’entre eux, soit les CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île et du Nord-de-l’Île, ont répondu que les hôpitaux de leur territoire mettaient en œuvre la nouvelle directive et les deux autres n’ont pas répondu.

Ayant fait sa propre tournée des hôpitaux, l’organisme Médecins du monde, qui gère une clinique pour les immigrants sans statut, s’est dit inquiet de cette application « à géométrie variable ». « Certains nous ont dit que, si une personne se présentait pour une prise en charge COVID, elle allait être facturée, même si son test était positif. Pour d’autres, ce n’était pas clair s’ils allaient facturer ou non », a indiqué Chloé Cébron, conseillère en analyse pour l’ONG.

Aplatir la courbe

Des médecins québécois en ont contre la politique en elle-même, qu’il juge « inapplicable ». Quelle part des soins devra payer une personne soignée pour la COVID-19 qui souffrirait en même temps d’une maladie chronique entraînant des complications ?

Dans une lettre adressée notamment au premier ministre François Legault, une trentaine de groupes défendant l’accès aux soins de santé pour tous, dont des syndicats et des soignants, se disent « indignés » que la ministre McCann ait, contrairement à l’Ontario, exclu de sa nouvelle directive les soins de santé non liés à la COVID-19. « Si cette décision est motivée par une approche de santé publique, elle est tout simplement vouée à l’échec », a dénoncé le collectif « Soignons la justice sociale ». Selon ses membres, la propagation ne sera pas freinée et la courbe ne sera jamais aplatie s’il subsiste des barrières susceptibles de décourager des personnes de consulter.

Abdoul, un sans-papiers qui tait son nom de famille, a raconté au Devoir qu’iln’est pas allé à l’hôpital la semaine dernière lorsqu’il a eu des symptômes s’apparentant à ceux de la COVID-19. « Je sais qu’on a dit que c’était maintenant gratuit, mais je ne serais jamais allé aux urgences. Je n’ai pas de garantie qu’on ne va pas me faire payer et je ne me sens pas en sécurité. »

L’assurance maladie de l’Ontario va beaucoup plus loin que la RAMQ et couvre actuellement tous les soins de santé, liés ou non à la COVID-19, peu importe le statut migratoire de la personne. « Quel message le gouvernement envoie-t-il à la population avec cette politique ? Que les personnes migrantes au Québec ne sont dignes d’accéder aux soins de santé que lorsqu’elles souffrent de la COVID-19 ? » ont écrit les signataires de la lettre. Pour Chloé Cébron, si l’Ontario le fait, le Québec doit le faire aussi. « D’autant qu’on est une province qui a beaucoup plus de cas. »

À voir en vidéo