«Je m’avoue vaincue»: des «anges gardiens» démissionnent

Valérie Gilbert, infirmière, a préféré démissionner plutôt que de laisser son cauchemar se poursuivre, hantée par les besoins de ses patients et les exigences patronales.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Valérie Gilbert, infirmière, a préféré démissionner plutôt que de laisser son cauchemar se poursuivre, hantée par les besoins de ses patients et les exigences patronales.

Se disant épuisées et à bout de souffle, des infirmières et des préposées aux bénéficiaires commencent à hisser le drapeau blanc.

Valérie Gilbert travaillait au CHSLD Fernand-Larocque, à Laval, où 85 % des résidents sont infectés par la COVID-19. Vendredi, elle a remis sa démission.

« Vous ne me verrez pas pleurer toutes les larmes de mon corps, car je les ai déjà versées pour mes patients qui sont décédés », écrit-elle dans une lettre adressée au premier ministre, François Legault, à la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann et au directeur national de la santé publique Horacio Arruda.

« Je lève mon drapeau blanc, je m’avoue vaincue. Je quitte ce bateau qui coule plus rapidement que le Titanic. »

Valérie Gilbert affirme ne pas être la seule membre du personnel soignant du CISSS de Laval à avoir capitulé dans les derniers jours. « On est déchirés parce qu’on n’en peut plus, mais on a le désir d’être là pour nos résidents, de les aider et de les soigner », explique-t-elle en entrevue.

« Mais est-ce qu’il y a quelqu’un qui est au courant de ce qu’on nous impose, d’à quel point nos droits sont brimés en ce moment ? » se questionne-t-elle.

Dans les derniers jours, cette mère de famille a appris que son employeur exigeait d’elle qu’elle travaille désormais trois fins de semaine par mois. « Tous les temps partiels ont été rehaussés à temps plein, on nous oblige à faire des shifts de nuit et c’est sans compter le temps supplémentaire obligatoire. On ne sera pas plus avancés si on est plein à démissionner ou à tomber en congé de maladie. »

Vous ne me verrez pas pleurer toutes les larmes de mon corps, car je les ai déjà versées pour mes patients qui sont décédés

Et même là, les billets de médecin sont régulièrement contestés par les établissements, nous rapportent plusieurs travailleurs de la santé.

« On doit maintenant étaler notre vie privée pour que les gens des ressources humaines évaluent notre dossier et décident s’ils nous obligent à travailler à temps plein ou si nos contraintes liées à notre vie familiale ou à nos problèmes médicaux [sont suffisantes et justifiées à leurs yeux] », indique une infirmière auxiliaire du CISSS de la Montérégie-Est qui a requis l’anonymat par crainte de représailles.

Elle dit aussi réfléchir « plus que jamais » à démissionner. « Le public […] n’est pas au courant que tous nos droits sont brimés et que nous n’avons plus aucune qualité de vie et moins de reconnaissance que jamais. Que nous sommes intimidées, menacées et j’en passe. Plus de fériés, plus de vacances. Menace d’amende pour non-présence sur nos quarts de travail. […] Plus de port d’attache. Plus de quart de travail fixe. […] On ne sait même pas si on a encore le droit de démissionner, et sous peine de quoi ? » poursuit cette mère de jeunes enfants dont le conjoint travaille sur la route cinq jours par semaine.

Une limite à la résilience

« Avec l’arrêté ministériel, nos gestionnaires peuvent faire ce qu’ils veulent de nous », souffle également une infirmière du CISSS de Lanaudière qui a requis l’anonymat. Cette dernière a appris cette semaine qu’elle devait aller prêter main-forte en CHSLD, ce qu’elle fera.

« Je vais avoir 100 patients à ma charge alors que je n’ai jamais travaillé avec cette clientèle. J’ai beaucoup de résilience, mais il y a quand même des limites à la résilience », s’indigne-t-elle, rappelant que si elle fait une faute professionnelle, elle en sera tenue responsable devant son ordre professionnel.

« Hier, je rédigeais ma lettre de démission. Je suis rendue là. Les infirmières, on accepte toujours tout. Mais à un moment donné, on n’est plus capables. On est en train de dire ça suffit. Mais comment on peut se révolter en temps de crise ? »

Pendant que la majorité des gens sont en télétravail à la maison, les travailleurs de la santé sont au combat depuis le jour 1 avec des familles. C’est quasiment surhumain ce qu’on leur demande.

Des humains

Nancy Bédard, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), se dit extrêmement inquiète du désarroi grandissant du personnel soignant. « Après six semaines, l’épuisement gagne du terrain. Pendant que la majorité des gens sont en télétravail à la maison, les travailleurs de la santé sont au combat depuis le jour 1 avec des familles. C’est quasiment surhumain ce qu’on leur demande. »

La fatigue, le stress de travailler sans équipement de protection adéquat, le chamboulement constant des horaires, les nouvelles affectations données à la dernière minute sans formation ni expérience adéquates, sans oublier les pressions sur la vie familiale pèsent extrêmement lourd, explique Nancy Bédard.

« Et les travailleuses de la santé ont le sentiment qu’aujourd’hui, elles sont au front dans ce système qu’elles ont dénoncé pendant des années sans être écoutées, dans ce système pour lequel le gouvernement et les gestionnaires ont failli à leurs devoirs en n’apportant pas les correctifs nécessaires, et que c’est à elles aujourd’hui de le tenir à bout de bras. »

Bien que les travailleuses de la santé continuent à répondre présentes, plusieurs bouillonnent, et c’est sans compter la détresse psychologique qui progresse rapidement. « On ne peut pas continuer comme ça, on n’est pas des machines », insiste Nancy Bédard. Derrière chaque professionnelle de soins, il y a un humain, tient-elle à rappeler.

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27 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 25 avril 2020 06 h 12

    L’exemple parfait de l’exploitation de l’homme par l’homme. De plus sans conditions valables de protection et une discipline de fer a suivre sinon...on a connu le canage de 14/18. Tristesse et désolation face a cette condition humaine mise a jour pour cause de virus. Merci pour votre courage.

  • Patrick Daganaud - Abonné 25 avril 2020 06 h 31

    RECONNAISSANCE DE LA DIGNITÉ DES PATIENTS ET DE LA DIGNITÉ PROFESSIONNELLE

    On ne peut pas, quel que soit le palier occupé dans l'organisation sociale et sa gestion, défendre authentiquement la dignité des patients sans reconnaître aux intervenants, quel que soit le soutien qu'ils apportent, leur dignité professionnelle.

    Le traitement que s'autorisent certains gestionnaires de ressources humaines dans le cadre de l'arrêté ministériel est nettement abusif et les intervenants sont alors considérés comme de la chair à canon.
    Le gouvernement ne peut pas simultanément louanger ces « anges » et permettre à des responsables de leurs conditions de travail de leur cisailler les ailes et de leur imposer un esclavagisme décrété comme en mesures de guerre.
    S'il y a guerre, elle est due aux coupes gouvernementales incessantes depuis le début des années 80 et à leur application docile et irréfléchie par les gestionnaires, en l'absence de toute mesure humaine d'impact.
    Nous devrions plutôt être en urgence de santé globale et il va falloir que le gouvernement actuel, héritier de sa propre philosophie et de celles des gouvernements précédents (tant libéraux que péquistes) comprenne que cette urgence commande d'aider les patients à recouvrir leur santé avec les services de personnels en santé, dignement traités dans toutes les dimensions professionnelles et humaines.

  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 25 avril 2020 07 h 29

    Cas d'urgence - oblige ⁉️

    N'est - ce pas au tour de nos Forces armées canadiennes
    engagées à sauver des vies ( ailleurs ) d'être solliciter ,
    mandater pour sauver des vies ici , maintenant ⁉️

    • Marc Pelletier - Abonné 25 avril 2020 14 h 32

      Certainement Mme D'Aigle !

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 25 avril 2020 07 h 34

    Contacter votre syndicat et votre ordre professionnel + il manque de bras

    Les personnes donnant des soins aux personnes âgées ont des droits. Avant de démissionner, ils devraient utiliser tous les mécanismes fournis par leurs conventions collectives, codes de déontologie et lois; et même là, il est possible de contester une démission en s'appuyant sur le contexte et le caractère illégal et déraisonnable d'une demande. Donnez vous du temps avant de prendre une décision aussi finale que le congédiement. Montez votre dossier.
    Par ailleurs, je ne vois pas pourquoi une bonne partie du personnel de direction ou de celui oeuvrant en ressources humaines ne pourrait pas, lui aussi, aller ramasser des couches, donner à manger aux patients, laver les planchers, transporter les morts etc...: il manque de bras...En agissant ainsi, ils donneraient aussi le bon exemple.

    • Hélène Paulette - Abonnée 25 avril 2020 09 h 26

      Euh... Monsieur Lusignan, si vous suivez un tant soit peu l'actualité, vous savez sûrement que le personnel hospitalier dénonce et monte des dossiers avec l'aide de leur syndicat depuis des lustres. Tout ce qu'on a trouvé, c'est de leur faire une mauvaise réputation en accusant les syndicats de tous les maux. Désinformation oblige, on n'y voit que du feu!

    • Marie-Josée Henry - Abonnée 25 avril 2020 10 h 21

      Monsieur Lusignan, le décret ministériel en vigueur suspend les droits des conventions collectives.

    • Mélissa Basora - Abonnée 25 avril 2020 12 h 44

      En plus des commentaires ci-haut, monsieur Lusignan, si les infirmières et les préposées sont à bout de souffle pensez-vous réellement qu'elles auront l'énergie, en temps de crise, de "monter des dossiers" contre leurs employeurs abusifs, tout en gérant à la fois leur quart de travail et leurs vie personnelle déjà cruellement amputée ? Monter des dossiers requiert énergie et temps, il faut être patient, cumuler des exemples, je ne crois pas que ce soit réaliste ou possible alors que le personnel est déjà épuisé et anxieux, à risque physiquement et mentalement, voire déjà malade. Quand on réalise que notre travail nous rend malade, la seule chose à faire, malheureusement, c'est de partir et sauver sa peau. Le personnel est humain et on l'oublie malheureusement trop souvent. On leur dit que ce sont des "anges", des surhumains et on leur demande de faire plus que n'importe qui, Il est là le problème...on leur demande ça depuis des lustres. La crise actuelle ne vient seulement qu'exacerber le problème et c'est presque tant mieux pour eux parce que la réalité ne pourra plus être la même après la crise. Tout le monde j'espère se rend compte que leurs conditions de travail sont inacceptables et qu'il faudra tout revoir ce système de fond en comble. Il y a une limite à l'exploitation. Merci pour ce témoignage qui rend compte de la réalité d'une majorité du personnel soignant (infirmier-ière.s & préposé.e.s) mme. Gilbert. Prenez soin de vous et de votre famille.

    • Raynald Goudreau - Abonné 25 avril 2020 13 h 05

      Je vous ferai remarquer que le personnel des ressources humaines et le personnel de direction est assez occupe ( et stresse ) merci , pour avoir un bel exemple sous les yeux . On s'entend qu'ils ne sont pas aux premieres lignes mais, retour a la maison vers 19h 19h30 , quand ca va pas trop mal et , travail au bureau un jour de fin de semaine et l'autre avec teleconference , Ils ( Elles ) ne peuvent etre partout a la fois !

  • Serge Grenier - Inscrit 25 avril 2020 08 h 36

    Top-down vs Bottom-up

    Dans le monde entier, les populations se réveillent et se rendent compte que toute cette pagaille nous vient d'en haut. On a placé aux postes de directions des gouvernements et des services public des gestionnaires d'entreprises. Or les qualités que ça prend pour être un bon gestionnaire d'entreprise (optimisation des profits et «service to self») sont diamétralement opposées à celles que ça prend pour être un bon gestionnaire de service public (services équitables et «service to others»).

    Nous nous rendons compte aussi que tout le discours « on manque d'argent » était faux. On n'avait pas quelques centaines de millions par année pour aider le monde et maintenant on trouve des centaines de milliards par jour pour aider les entreprises.

    Même si Monsieur Legault et son équipe font leur possible, il n'en demeure pas moins qu'au niveau de la planète, les élites ont démontré leur incompétence à tous les niveaux : environnement, santé, travail, etc. Je prédis que lorsque la poussière sera retombée, il y a des têtes qui vont tomber.