Les soignants n’ont pas l’obligation d’intervenir sans équipement de protection

Dans la situation pandémique actuelle, le personnel soignant a «le devoir de se protéger avant d’agir».
Photo: Jonathan Nackstrand Agence France-Presse Dans la situation pandémique actuelle, le personnel soignant a «le devoir de se protéger avant d’agir».

En cas de pénurie d’équipement de protection médical, le personnel de la santé n’aura ni le devoir ni l’obligation d’intervenir auprès d’une personne infectée par la COVID-19, mentionne un nouveau document sur les droits et responsabilités des travailleurs de la santé dont Le Devoir a obtenu copie.

Dans la situation pandémique actuelle, le personnel soignant a « le devoir de se protéger avant d’agir », stipule l’énoncé de position dévoilé par le Collège des médecins du Québec, l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, l’Ordre des infirmières et infirmiers auxiliaires du Québec et l’Ordre professionnel des inhalothérapeutes du Québec.

Non seulement le soignant n’est obligé « ni par la loi ni pas son code de déontologie » de prendre le risque d’être contaminé en prodiguant des soins à une personne qui pourrait lui transmettre la COVID-19, précise le document, « il pourrait même être tenu [selon les directives de certains établissements] de ne pas prendre de risque au moment d’intervenir ».

Dans le cas où le soignant trouverait « insupportable » de ne pas intervenir, « il devrait pouvoir justifier le risque qu’il aura pris pour lui, d’autres patients, ses collègues, le système de santé et la société », indique l’énoncé de position intitulé Pénurie d’équipements de protection individuelle pendant la pandémie de COVID-19. Entre le devoir professionnel de soigner et celui de se protéger : que choisir ?

C’est un problème de société qu’on préfère nous mettre entre les mains

«La témérité n’est pas de mise dans le contexte d’une pandémie comme celle de la COVID-19, où tout un chacun doit faire preuve de professionnalisme et de solidarité responsable : un soignant risque de faire plus de mal que de bien s’il est infecté, faute de précautions », est-il mentionné.

Dans l’éventualité où un membre du personnel soignant ne pourrait offrir de soins à un patient atteint ou soupçonné d’être atteint de la COVID-19 en raison de l’absence d’un équipement de protection individuelle (EPI), le travailleur de la santé devra immédiatement avertir son supérieur et les « correctifs nécessaires » devront être mis en œuvre pour « minimiser la prise de risque et prodiguer aux patients les soins requis ».

Le test de la réalité

Le document — qui fait suite à une réflexion menée conjointement par les quatre ordres professionnels au cours des dernières semaines — fait donc ressortir le dilemme éthique auquel le personnel soignant pourrait être confronté en cas de pénurie de matériel de protection : « La tension entre leurs convictions morales, leurs obligations légales et déontologiques et leurs devoirs de respecter les mesures de santé publique visant à enrayer la pandémie ».

L’urgence sanitaire actuelle, et la « rareté » des EPI, forcent la recherche d’un « nouvel équilibre » entre l’ensemble de ces tensions et exigent des soignants « d’agir parfois différemment » qu’à l’habitude, précise l’énoncé de position qui était grandement attendu par le personnel médical.

Il arrive à point, confirme au bout du fil l’urgentologue Alain Vadeboncoeur. Son application commandera toutefois une bonne dose de jugement du personnel soignant, car les zones d’ombre sur le terrain sont nombreuses, dit-il. Il faudra aussi « relativiser » le niveau de risque encouru.

Le chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal donne l’exemple d’un jeune homme atteint de la COVID-19, devant être intubé ou c’est la mort assurée. « Je me dois d’agir même si je n’ai pas de masque N95, par exemple. Le risque que le patient décède est beaucoup plus élevé que le risque pour moi d’être infecté », illustre-t-il.

 

Selon lui, dans ce cas précis, une inaction de sa part serait difficilement défendable, et pourrait lui coûter un blâme du Collège des médecins. « Je pense qu’il y aura des situations où ce sera difficile de défendre l’absence d’intervention. »

L’infirmière Françoise Ramel abonde dans le même sens. Sur papier, les balises sont maintenant claires, concède celle qui est aussi présidente par intérim du Syndicat des professionnels en soins de santé du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. Mais en pratique, la lourde responsabilité de soigner ou de se protéger incombera au soignant face au patient en détresse.

« On aura beau se dire : « Si je n’ai pas l’équipement adapté, je ne suis pas obligé d’y aller », mais si tu n’y vas pas, la personne peut mourir. C’est un problème de société qu’on préfère nous mettre entre les mains », déplore-t-elle.

Manquement

« On ne peut pas forcer des professionnels à se mettre à risque si on ne leur fournit pas l’équipement de protection nécessaire », réagit de son côté Roxane Borgès Da Silva, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. Car si le soignant ne peut se protéger, dit-elle, il se met non seulement en danger — y compris ses collègues et éventuellement sa famille — mais également les autres patients pris en charge.

Or, Mme Da Silva s’avoue tout de même renversée par l’énoncé dévoilé jeudi. Elle s’explique mal que des ordres professionnels n’aient eu d’autres choix que de réfléchir à pareils scénarios, en cas de pénurie de matériel.

« C’est catastrophique, on se croirait dans un pays en voie de développement », souffle-t-elle. « Comment se fait-il que le gouvernement et le réseau de la santé n’ont pas été en mesure de prévoir l’équipement ? Comment ça se fait alors que d’autres pays ont réussi, comme la France ? »

Un avis partagé par Paul G. Brunet, président du Conseil pour la protection des malades. Celui-ci insiste : il comprend la position des ordres. « Un pompier malade ne peut pas aller éteindre un feu », lance-t-il. « Mais ce qui est plate, c’est qu’à la fin de la journée, on va perdre du monde parce que les stocks d’équipements ont été mal gérés en amont. »

M. Brunet juge d’ailleurs « honteux » que le Québec n’ait pas tiré des leçons de la crise du SRAS en 2003 en ce qui a trait à la gestion des réserves des EPI. « À l’époque, j’étais coordonnateur en mesures d’urgence dans un organisme public, et on était aussi peu équipés. On a été pris les culottes à terre. Vingt ans plus tard, c’est la même chose », constate-t-il.

Mais cette menace d’une pénurie de matériel ne frappe pas seulement le Québec, s’empresse-t-il d’ajouter : c’est le lot de plusieurs pays du globe. « Sauf qu’au Québec, comme partout dans le monde, ce sont ceux qui sont au bout de la chaîne, les plus pauvres et les plus malades, qui vont payer. »

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3 commentaires
  • Denis-Émile Giasson - Abonné 24 avril 2020 08 h 39

    Vous me premettrez: mais «Fuck Them»

    Voilà mon cri de colère, celle d'un homme de 75 ans qui voit des ordres professionnels de soignants donner un sens à la couardise de certains de leurs membres prêts à nier leur obligation professionnelle de soigner au prétexte que leur santé pourrait être menacée. Comme si ces personnes ne jouissaient déjà pas d'un arsenal réglementaire important à commencer par leur Droit de Refus en vertu de la LSST. Et pourquoi pas les tuer ces maudits vieux légumisés par des soins de santé souvent défaillants sinon inexistants ? Vous êtes-vous demandés, chers présidents d'ordre et de syndicats de la santé pourquoi ces gouvernements successifs peuvent ainsi abandonner les vieillards usés et malades ? Pourquoi préfèrent-ils céder les clefs des caisses du trésor publique dès les premières menaces de chantage de votre part ? Je ne vous jouerai pas ici l'air de violon qui vous amènerait à prendre vos responsabilités de soignants ? J'ai contribué à bâtir ce pays parce que je l'aimais. Avec ma douce, nous avons fait grandir une famille qui ne comprend ni votre couardise ni votre gourmandise. Depuis plus d'un mois, le premier-ministre du Québec nous parle de guerre contre le coronavirus. IL aurait dû savoir qu'en temps de guerre, nombreux furent ceux qui fuirent leur devoir, qui se cachèrent de la conscription et que ceux-là auront toujours des émules. Il fait erreur : IL DEVRAIT PARLER DE VOTRE GUERRE CONTRE NOUS VIEUX CITOYENS. Vous pouvez aller vous faire foutre.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 24 avril 2020 08 h 47

    Qui doit porter l'odieux de la situation?

    Le contexte actuel met en relief les faiblesses et la négligence de dirigeants payés à de hauts salaires. Le Politique en tête et les hauts fonctionnaires sont imputables et comme tous ceux et celles qui doivent rendre des comptes, ce n'est pas quand des soignants et des personnes seront décédés, les uns au devoir, les autres car trop faibles pour se défendre, qu'il faudra faire des commissions d'enquête! Napoléon a connu « son Waterloo » comme bien d'autres politiciens ensuite!
    Il est clair que rien ne marche au Québec et que les promesses de jours meilleurs s'étiolent à chaque mauvaise nouvelle! Faut-il s'étonner de la réaction des différents ordres de soignants de refuser de travailler ainsi en mettant sa vie et celles d'autres personnes par contamination? Moi pas! Le jeu de pompier au moment de la période de questions, la Ministre, comme probablement son état-major, apparaît sous l'effet de buissons ardents, en montrant des signes d'énervement, près de rabrouer le journaliste qui fait son métier, loin de propager la bonne nouvelle qu'elle aimerait plutôt entendre!
    Encore péquiste, je regrette l'absence des partis d'opposition qui pourraient confronter le gouvernement dans cette crise qui n'en finit plus! Peu importe l'allégeance de chacun et chacune, ce n'est que la majorité qui doit décider de notre avenir! Enfin, pour éviter de tomber dans un autre piège, il serait bon aussi de voir à l'indépendance du Québec dans bien des domaines!
    Qui que vous soyez comme soignants, le peuple québécois est avec vous et vous remercie pour tout ce vous faites, souvent dans des conditions difficiles et dangereuses! En espérant que nous retouverons ce qui s'appelle le respect des employés et le rétablissement d'une vraie démocratie pour éliminer le dictat instauré par la CAQ!

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 24 avril 2020 08 h 48

    Diriger?

    Nos dirigeants ne savent pas diriger car le système scolaire qui les a formés ne montre pas à imaginer et à penser au futur. De mon point de vue, ceux qui savent mieux le faire parmi les catégories d'emplois sont les cuisiniers.
    Le lobe frontal est responsable de la créativité et de la prise de décision. On ne pense pas à le développer et tout simplement à s'en servir, parce ce n'est pas une priorité sociétale.
    Apprendre à penser ne s'enseigne pas non plus. Edward de Bono, médecin, a écrit beaucoup de livres à ce sujet et a créé le programme CORT poru les écoles. Cherchez en au Québec!!

    Fais-toé rare, dit-on aux gens qui ont le sens du futur!