Des patients intubés de 10 jours… jusqu’à 5 semaines

Ils sont devenus l’image de la pandémie, ces patients intubés, raccrochés à la vie par un long tube d’oxygène. Au Québec, on évalue à 10 jours la durée moyenne des intubations, mais certains patients sont plongés entre vie et néant pendant plusieurs semaines.

C’est ce que révèlent les cinq premières semaines vécues dans diverses unités de soins intensifs de la métropole, plus précisément dans les « zones rouges », où se concentrent les patients les plus atteints de la COVID-19.

« Les plus chanceux, souvent plus jeunes, resteront intubés de 24 à 48 heures, mais la durée moyenne tourne autour de 10 jours. Et certains le sont depuis presque le tout début de notre entrée dans l’épidémie, soit depuis trois à quatre semaines », affirme le Dr Antoine Delage, pneumologue intensiviste à l’hôpital Charles-LeMoyne et président de l’Association des pneumologues du Québec.

Selon des chiffres du ministère de la Santé, environ 62 % des patients hospitalisés aux soins intensifs se trouvent à l’heure actuelle sous intubation, soit 127 sur 206. Et 86 % des patients admis dans ces unités en ressortent vivants.

Toutefois, après plus d’un mois d’expérience dans le tourbillon de la COVID-19, plusieurs intensivistes québécois constatent que les séquelles causées par de longues périodes d’intubation sont très lourdes et parfois insurmontables. En présence de facteurs comme l’hypertension, l’obésité ou le diabète, environ 50 % des patients intubés décèdent, selon ce qu’observent ces médecins.

« Au Royaume-Uni, des études ont démontré que le quart des malades de la COVID-19 admis aux soins intensifs en général décèdent. Ça ressemble plus ou moins à ce qu’on voit jusqu’à maintenant au Québec », affirme le Dr Germain Poirier, président de la société des intensivistes du Québec (SIQ), qui regroupe environ 200 médecins intensivistes du Québec. Le taux de mortalité pour les plus jeunes ayant des facteurs de comorbidité oscillerait plutôt autour de 20 à 25 %.

La charge morale est là. Mais on veut être au front. Car il y a aussi de belles histoires de gens qui reviennent à la vie après deux semaines.

« On a aussi des patients en surpoids âgés de 20 à 55 ans qui sont très malades, pour lesquels le surpoids est un facteur important. Après avoir été endormis pendant trois semaines, ils perdent leur capacité à revenir », explique le Dr Stéphane Ahern, intensiviste et chef de médecine interne à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont.

« On s’attendait à une maladie respiratoire pure, mais il y a des atteintes à divers organes. On a vu beaucoup de patients qui ont eu besoin d’être mis sous dialyse rénale », ajoute le Dr Delage. Certains patients intubés pour une longue durée ont même dû subir des trachéotomies.

Sur le terrain, des formes de delirium et de syndrome post-traumatique sont même observées chez les malades qui ont traversé cette terrible épreuve. Pour chaque semaine où un patient est intubé sous sédation profonde, on doit compter de cinq à six semaines de lente réadaptation, explique le Dr Ahern. « Pour une intubation de deux à trois semaines, on parle de plusieurs mois de réadaptation. »

« C’est comme avoir été en apesanteur dans l’espace quelques semaines. Il y a souvent une atteinte pulmonaire chronique. Seuls ceux qui ont peu de fibroses dans les poumons peuvent espérer revenir à la normale », constate aussi le Dr Poirier.

Pour toutes ces raisons, les intensivistes ont changé leurs façons de faire ces dernières semaines et ils recourent maintenant, quand c’est possible, à d’autres solutions que la sédation profonde et l’intubation.

Éviter l’intubation

Désormais, intubés ou non, une vaste majorité des patients sont placés en position ventrale pour faciliter l’oxygénation sans sédation.

Si peu de personnes âgées meurent aux soins intensifs, c’est que la plupart décèdent avant de s’y rendre. Dans plusieurs cas, des directives de fin de vie ont été données à leurs proches les informant de ne pas intuber ces patients ou de se limiter aux soins de confort. C’est pourquoi une grande partie des patients intubés depuis plusieurs semaines sont plutôt jeunes.

«Des données nous manquent sur la mortalité de jeunes patients, car beaucoup sont encore aux soins intensifs. C’est clair que, pour eux, on fait durer l’intubation, ou chez des gens de 50 à 60 ans qui ont encore une vie devant eux », affirme le Dr Delage. « Si ces jeunes restent sous respirateur pendant des semaines, c’est vraiment parce qu’on pense qu’ils ont une chance de s’en sortir », insiste le Dr Poirier.

Il n’existe pas de directive claire à l’heure actuelle sur le temps maximal pendant lequel un patient atteint de la COVID-19 peut être gardé en vie sous intubation. « Des familles se refusent à aller vers des soins de compassion en raison de leur conception de la vie ou de leur religion. Elles ne comprennent pas que leurs proches ne reviendront pas à la maison, à leur vie d’avant. Notre rôle est de faire cheminer les familles », ajoute le Dr Poirier.

Et pour cela, la vie des intensivistes a radicalement changé ces dernières semaines. Le lien avec les familles, privées d’accès à la zone rouge des soins intensifs (sauf exception), se fait à l’aide d’un iPad, d’un téléphone cellulaire. « On essaie de créer de l’humanité à travers un Zoom, ce n’est pas facile. Personne n’a été formé pour faire des entrevues de fin de vie par téléphone », déplore le Dr Ahern.

La fatigue et le stress commencent aussi à se faire sentir dans les rangs des intensivistes, où plusieurs vivent des quarts de 36 heures dans les zones COVID-19, affirme le Dr Patrick Gosselin, intensiviste à l’hôpital Pierre-Le Gardeur.

« Une centaine d’intensivistes sont décédés en Europe. Ça prend une simple distraction pour se contaminer. Il ne faut pas baisser la garde. Après un mois, c’est là que le risque grandit », ajoute le Dr Poirier.

Avec la respiration asséchée par la chaleur et le port continu de masques N95, les journées aux soins intensifs sont longues et difficiles pour tout le personnel, admet le Dr Ahern. « La charge morale est là. Mais on veut être au front. Car il y a aussi de belles histoires de gens qui reviennent à la vie après deux semaines. C’est un petit nombre, mais c’est pour eux qu’on se bat, pour ceux qui pourront revoir leurs enfants, leurs familles. »

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2 commentaires
  • Richard Desjardins - Inscrit 22 avril 2020 10 h 35

    LA MOINDRE VALEUR DES AÎNÉS !

    "C'est clair, pour eux, on fait durer l’intubation, ou chez des gens de 50 à 60 ans qui ont encore une vie devant eux », affirme le Dr Delage."

    De plus en plus d'aînés vivront longtemps et certains deviendront même des centenaires. Ce sont certaines maladies qui mettent à risque la vie des aînés, et non pas uniquement leur âge. Plusieurs de ces aînés auraient des chances de s'en sortir, notamment ceux qui n'avaient pas d'antécédents médicaux, et ils auraient pu vivre une vie heureuse pendant plusieurs années. J'en connais plusieurs de 80 ans et plus qui sont plus en santé que des personnes de 40 ans.

    Alors qu'advient-il de ces aînés ayant eux aussi "une vie devant eux" ? En sommes-nous revenus à ces anciennes idéologies basées sur le fait qu'une personne a plus de valeur pour la société parce qu'elle peut contribuer de façon "productive" ?

    Richard Desjardins, président
    ARC - Aînés et retraités de la communauté

  • Céline Delorme - Abonnée 22 avril 2020 14 h 45

    Directives médicales anticipées.

    Citation de l'article: (Pour les gens très agés ou déjà très malades) "Dans plusieurs cas, des directives de fin de vie ont été données à leurs proches les informant de ne pas intuber ces patients ou de se limiter aux soins de confort. C’est pourquoi une grande partie des patients intubés depuis plusieurs semaines sont plutôt jeunes."
    Réponse: Si cela peut vous rassurer, ainsi que toutes les personnes de 80 + qui sont en santé: Informez vous sur les directives médicales anticipées que vous pouvez remplir d'avance sur le site de RAMQ ou avec un notaire.
    Cetaines personnes àgées ont peur de l'acharnement thérapeutique, et veulent des soins de confort sans traitement extraordinaire, s'ils deviennent très malades , alors que pour d'autres, c'est le contraire, ils veulent prolonger leur vie par tous les moyens, même s'il y a risque de rester très invalide. (comme après 3-4 semaines d'intubation) Selon la loi, ces directives d'un côté ou l'autre, doivent être respectées, avec plusieurs précautions. C'est très important d'informer sa famille proche de nos volontés aussi.