Des aînés en CHSLD alités pendant des jours, d'autres attachés à leurs lits

Une membre des Forces armées canadiennes dépêchée au CHSLD Villa Val des Arbres, à Laval, ajuste son masque avant d’entrer dans la résidence.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Une membre des Forces armées canadiennes dépêchée au CHSLD Villa Val des Arbres, à Laval, ajuste son masque avant d’entrer dans la résidence.

En conséquence du manque de 2000 travailleurs à temps plein dans les CHSLD de la province, du personnel en place se fait demander d’offrir les soins minimaux aux patients. Des aînés demeurent alités pendant des jours, d’autres sont attachés à leurs lits, la plupart ne reçoivent plus de bain depuis des semaines et certains ne mangent même plus à leur faim.

« Oui, il y a de la négligence, mais il n’y a pas d’employés négligents, laisse tomber Marie-Michelle Funk, une bénévole qui est allée prêter main-forte dans un CHSLD privé à Laval la fin de semaine dernière. Il n’y a juste pas assez de personnes pour toutes les tâches à effectuer. »

Là-bas, les couloirs ont été vidés d’une grande partie de leur personnel, des patients souffrant d’errance sont attachés à leurs lits, d’autres résidents sont retrouvés gisant dans leurs excréments, sans oublier les repas qui sont servis en retard et pour lesquels il manque de mains pour les porter à la bouche des patients.

« J’ai l’impression d’être dans une zone de guerre, raconte Lyne Pruneau, une infirmière auxiliaire qui a renoncé à la Prestation canadienne d’urgence pour aller offrir son aide dans un CHSLD. C’est comme si j’arrivais au beau milieu de l’Afrique après un tremblement de terre ; ça doit ressembler à ça, mais c’est ici, chez nous. » À sa deuxième journée de travail, elle s’est vu confier une vingtaine de patients à elle seule, sans savoir où se trouvait l’ensemble du matériel médical, sans être habituée à offrir les soins requis et sans même connaître les codes des portes qui se barrent automatiquement.

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Cinq CHSLD de la région de Montréal ont reçu lundi le soutien de l’armée canadienne. En tout, 65 membres des Forces armées ont été déployés aux centres d’hébergement Villa Val des Arbres (Laval), Manoir-de-Verdun, Yvon-Brunet (Ville-Émard), de l’Hôpital de Sainte-Anne-de-Bellevue et Valeo (Saint-Lambert).

De l’aide comme celle de l’armée, il en faut, et beaucoup plus, plaide cette infirmière auxiliaire. « Je pleure en arrivant et je pleure en repartant, mais je me dis que si je n’y retourne pas, il n’y aura personne pour prendre soin de ces personnes-là », dit-elle dans un souffle, complètement épuisée.

Le minimum

Au CHSLD Fernand-Larocque, à Laval, 84 % des résidents sont infectés par la COVID-19. « On nous a dit de ne plus donner de bains. On laisse les résidents en jaquette toute la journée et on ne les lève plus de leurs lits. On fait le minimum. On est rendu à faire ce qu’on peut », témoigne une préposée aux bénéficiaires, qui a requis l’anonymat, par crainte de représailles.

 


En date de lundi, 962 nouvelles personnes avaient été déclarées positives à la COVID-19, pour un total de 19 319 cas confirmés. Au total, 1169 personnes étaient hospitalisées (+ 67), dont 198 aux soins intensifs (+ 15). Le Québec recense 62 nouveaux décès liés au coronavirus, pour un total de 939.

Sur un étage, pratiquement tous les patients sont en contention, rapporte-t-elle. « Pendant un certain temps, on mettait même des bureaux devant leurs portes pour ne pas qu’ils sortent. »

Des membres du personnel fondent régulièrement en larmes, raconte une autre préposée du même établissement. Les fins de semaine, pendant lesquelles le manque de personnel est encore plus flagrant, sont encore plus difficiles. Il n’y a pas tout le temps de superviseur sur les étages. « C’est le bordel », dit-elle. « Il y a des patients qui ont de grosses plaies qui s’agrandissent. C’est épouvantable. Leurs ongles sont devenus tellement longs. Beaucoup ont la diarrhée et on les retrouve le matin dans leur caca. »

Les résidents sont perdus. « Ils ont peur. Il y en a même qui shakent. On n’a plus le temps de leur parler, de les rassurer. On est les seules personnes qu’ils voient, et on a l’air d’être des extraterrestres. »

Silence

À Montréal, des employés de CHSLD racontent aussi avoir été encouragés à offrir le minimum de soins d’hygiène à leurs patients, faute de personnel.

« Les bains sont perçus comme une surcharge […] C’est vraiment intense », confie une préposée aux bénéficiaires du CHSLD Cartierville. La femme a requis l’anonymat, car elle craint les représailles. De nombreux avertissements ont été émis aux employés pour s’assurer de leur silence.

« On nous fait toujours comprendre qu’on n’a pas le droit de dénoncer ; c’est l’omerta », remarque la préposée, qui confie pleurer tous les soirs. Ce qui la désole, c’est de réaliser que l’établissement pourrait devenir un foyer d’infection. « Les employés sont encore envoyés d’une unité à l’autre, alors qu’on compte cinq cas déclarés et qu’on a des dizaines de cas suspectés », dit-elle.

Une autre employée du même établissement a même écrit à la ministre responsable des aînés, Marguerite Blais, désespérée par la situation. « On nous a dit de ne pas nous en faire si on n’a pas le temps de donner un bain, parce que, de toute façon, les patients ne reçoivent pas de visite en ce moment. C’est terrible, c’est comme si on me demandait de maltraiter ces aînés », déplore cette autre préposée.

« Ça se peut »

Selon le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), un patient doit recevoir deux bains par semaine. Or, le manque de personnel a pu parfois restreindre les soins d’hygiène de certains aînés, confirme Régis Pearson, directeur du programme de soutien aux personnes âgées du Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Laval.

« La pénurie de main-d’œuvre dans les CHSLD a compliqué les choses […] Ce que vous rapportez, ça se peut, mais il n’y a aucune consigne qui a été donnée en ce sens », assure M. Pearson.

 
86
C’est le pourcentage de patients infectés par le coronavirus qui sont ressortis vivants des soins intensifs.

Il estime un retour à la fréquence « normale » d’ici les prochains jours grâce aux nouveaux employés envoyés en renfort par Québec. « Nous voulons redonner à tous nos employés le sentiment de faire un travail adéquat », dit-il.

Le CIUSSS du Nord-de-l’Île (NIM) indique aussi être au courant de certaines difficultés dans les soins aux patients. « Le personnel s’affaire à donner les soins urgents de façon prioritaire et il se peut que certains patients n’aient pas été levés », indique Émilie Jacob, porte-parole du CIUSSS-NIM.

Le ministère, de son côté, soutient « qu’il va de soi que les soins minimaux doivent être assurés ». Toutefois, il admet « que la situation est critique dans certains CHSLD du réseau, plus particulièrement dans la région de Montréal, dans la région de Laval et en Montérégie ».

Le cabinet de la ministre responsable des aînés, Marguerite Blais, indique que, malgré les circonstances exceptionnelles générées par la pandémie, il est demandé que les soins offerts en CHSLD soient de la meilleure qualité possible. « Les renforts arrivent dans nos CHSLD pour offrir à nos aînés la dignité qu’ils méritent », note le cabinet. D’ailleurs, le cabinet de la ministre Blais souligne que les efforts se poursuivent aussi pour rappeler les milliers de personnes s’étant montrées volontaires par l’entremise de la plateforme Web JeContribueCOVID19 afin de prêter main-forte dans le réseau.
 

 

Une version précédente de ce texte, dans laquelle on nommait le CHSLD de l’Hôpital de Sainte-Anne-de-Beaupré parmi les cinq CHSLD de la région de Montréal ayant reçu le soutien de l’armée, a été modifiée.

Une rencontre avec les syndicats

Le président du Conseil du trésor, Christian Dubé, doit lancer un appel aux syndicats mardi afin d’organiser une rencontre au sujet des salaires des préposés aux bénéficiaires. Plusieurs leaders syndicaux ont dit avoir sonné l’alarme plusieurs fois à ce sujet, et s’être butés à des réponses négatives de la part des divers gouvernements. Après les avoir entendus, François Legault a insisté sur l’importance de « trouver un moyen d’augmenter les salaires des préposés aux bénéficiaires le plus rapidement possible ». Le Devoir

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9 commentaires
  • sylvie lalonde - Inscrite 21 avril 2020 08 h 42

    CHSLD, un champ de bataille

    Effectivement, nous sommes en temps de guerre, non pas une guerre froide, ou une guerre civile, mais bien une guerre virale, que doit-on faire ? Le manque flagrant de personnel était prévisible, on est dans une gérontocratie, avec une courbe inversée, je pense que les enfants devraient plus s'occuper de leurs parents, à tout le moins ceux dont l'espace est suffisant pour les loger. Mais non on préfère ne pas être dérangé, mon frère a bien hébergé ma mère, ma mère s'héberge elle-même, malgré qu'elle manque de soins, ils ont tellement peur d'attraper le virus qu'elle préfère être seule, a-t-elle raison, c'est sûre que le confinement évite la propagation. C'est aux enfants de s'occuper de leurs parents, plutôt que de remettre cela entre les mains de l'État, il y aurait moins de monde, et de l'aide à domicile, formé plus d'auxilaires familiales, et payer leur formation plutôt qu'eux les payent, Dans des secteurs en pénurie, l'État devrait payer les formations pour les inciter justement à s'orienter dans ces secteurs, au lieu de cela ils ont le spectre de l'endettement, mais comment remboursé quand on trouve dans jobs au salaire minimum ou à quelques dollars près. Le désinvestissement émotif, économique, et relationnel des familles est tributaire de cet état de fait.

  • Robert Monaco - Abonné 21 avril 2020 08 h 47

    Budget

    Le budget de la santé est 50% du budget total ! Incroyable

  • Gilles Théberge - Abonné 21 avril 2020 09 h 50

    Je comprends le premier ministre d'avoir fait son « mea culpa »...

    Mais ça va prendre une réflexion pas mal plus profonde, une réflexion beaucoup plus large que seulement sur les budgets.

    Les maudits budget qui empêchent toute réforme significative. Comme Barette a justement défenestré le système qui était déja mal en point. Il l'a ahevé en quelque sorte, et on en voit les résultats aujourd'hui.

    Et en plus, il fait ce qui peut être qualifié de ...«bénévolat ».

    C'est quasiment obscène de voir ce gars là, Barette, commenter la situation comme si de rien n'était!

  • Linda Cabans - Inscrite 21 avril 2020 11 h 26

    Ils sont tous dans le champs

    Les vrai problèmes se sont le ratio Pbs versus le nombre de bénéficiaires et ca cest a cause du gouvernements qui donnent des postes seulements a temps partiel et les salaire.. organigramme du Ciusss incroyable comment c'est énorme dans le journal de montreal de ce matin et tout ca cest juste une branche de l'enorme monstre de la santé il y en nas des pousseux de crayon qui font pas leur job et largent passent toute la rendue aux service il y a plus rien..incroyable qu'ont n'as des gouvernements qui ont les yeux bandé..ont ne peux plus accepter ca .

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 21 avril 2020 11 h 43

    Un désastre humain et humanitaire, une horreur...

    Ce qu'on lit dans cet article est épouvantable en termes de dignité bafouée; on aurait abandonné les personnes hébergées dans un CHSLD que ce ne serait pas pire. Une tache à imputer aux gestionnaires et aux structures mises en place par les gouvernements québécois qui ne sont succédés jusqu'ici. Une horreur.
    Par ailleurs, on ne peut pas reprocher à une personne de refuser de mettre en danger sa vie lorsque les moyens de protection adéquats ne lui sont pas fournis; on aurait pu la souhaiter en héroïne, mais personne n'est obligée de l'être.
    Maintenant, je comprends mieux pourquoi l'ancienne présidente de Médecins sans frontières n'a pas été autorisée à pratiquer sa profession de médecin dans un CHSLD: elle ne se la «seralt pas fermée», on n'aurait pas réussi à la lui faire fermer et, surtout, ses constats auraient été internationalement beaucoup plus écoutés que ceux de notre ministre de la santé locale. Raison d'État? Encore une fois, que feront et surtout diront les ordres professionnels de la situation actuelle? Ne doivent-ils pas leur existence à leur souci de protection du public? Raison d'État? Raison du plus fort?