L’impossible deuil d’une nièce

Christine Levrot n’a pas pu dire au revoir à sa tante avant son décès. Elle n’a pas vu non plus la dépouille de celle-ci.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Christine Levrot n’a pas pu dire au revoir à sa tante avant son décès. Elle n’a pas vu non plus la dépouille de celle-ci.

Le soir du 10 avril, Christine Levrot s’est endormie avec la photo de sa tante sur son cœur et a fait une prière pour celle qu’elle considère comme sa deuxième mère et qu’elle savait malade. Le lendemain matin, une infirmière de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal lui annonçait que sa tante était morte de la COVID-19.

Christine Levrot n’a pas pu dire au revoir à sa tante avant son décès. Elle n’a pas vu non plus la dépouille de celle-ci. Sans rituel de passage, sans funérailles et sans informations précises sur les moments qui ont précédé sa mort, Christine Levrot n’arrive pas à faire son deuil.

« On ne sait pas ce qui s’est passé, on ne sait pas qui était avec elle, on ne sait même pas qui est le médecin qui a constaté le décès. Plus d’une semaine après le décès, on n’a toujours reçu aucun papier. On ne sait pas où elle est rendue, on n’a pas de rétroaction du salon funéraire. J’imagine qu’ils sont débordés. »

Christine Levrot ne veut pas avoir l’air « morbide », mais elle a besoin de voir le corps, de comprendre. « Je n’ai pas vu ma tante depuis un mois et demi. Elle est passée entre les mains de plein d’étrangers qui ont fait de leur mieux. Mais moi, j’ai besoin de savoir. J’ai besoin de visualiser, j’ai besoin de la voir une dernière fois pour faire mon deuil. »

Mathilde Rivas, 84 ans, était une « battante », raconte fièrement sa nièce au bout du fil. « Elle a eu toutes les maladies, mais elle en est toujours revenue. »

Depuis que Mme Rivas était à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal, Christine Levrot lui rendait visite toutes les semaines. Elle connaissait tout le monde, les préposés, les infirmières. Après le décès de son père et de sa mère, sa tante était devenue son point d’ancrage. « C’était mon devoir familial, mon devoir de nièce [d’aller la voir]. C’est un peu ce qui me tenait en vie sur le plan familial, dit-elle, la voix entrecoupée de sanglots.

Le 11 mars, Christine Levrot a embrassé sa tante pour la dernière fois. Mais elle ne le savait pas encore.

Dans les jours suivants, l’établissement de santé a fermé ses portes aux visiteurs pour contrôler la pandémie. Christine Levrot ne s’en faisait pas, elle savait que sa tante était entre bonnes mains. Même lorsque les médias ont commencé à rapporter la situation catastrophique dans certains CHSLD, Mme Levrot ne s’en faisait pas. C’était peut-être l’hécatombe dans les CHSLD, mais certainement pas au centre où résidait sa tante, qui lui a toujours semblé si rassurant.

Lorsqu’elle a reçu un appel du médecin, le 1er avril, lui annonçant que sa tante avait la COVID-19, Christine Levrot a commencé à s’inquiéter. Mais le médecin a trouvé le moyen de se faire rassurant.

Nouveau personnel

Elle appelait tous les jours pour prendre des nouvelles auprès des infirmières, qu’elle connaissait par leurs noms. Mais au fil des jours, elle ne reconnaissait plus les gens au bout du fil. Lorsqu’elle prenait des nouvelles de sa tante, on lui faisait répéter le nom, on vérifiait dans le dossier. Comme si personne ne savait plus qui était Mme Rivas.

On lui a proposé une dernière visite de cinq minutes. « J’étais dans une phase où j’avais super peur du virus ; j’avais peur d’aller voir ma tante, mais je me sentais mégacoupable. »

Elle savait qu’elle ne pourrait y aller qu’une seule fois. Avec ses cousins — les fils de Mathilde Rivas —, ils ont donc convenu qu’ils attendraient à la dernière minute. Le centre devait les appeler. L’appel n’est jamais venu et Mathilde Rivas est décédée, le 11 avril au matin, sans entendre la voix de ceux qu’elle aimait pour une dernière fois.

Christine Levrot a contacté une entreprise de pompes funèbres. « La personne au bout du fil avait l’air débordée », raconte-t-elle. Elle a demandé à voir la dépouille, mais c’était impossible. Elle a demandé une photo : impossible aussi.

« Je veux bien que l’on soit en pandémie et que le virus soit contagieux, mais il y a quelque chose qui ne marche pas dans tout ça. J’aimerais qu’on m’explique quelle est la démarche post-décès pour que je puisse continuer à me sentir connectée. Je suis confinée chez moi. Même le deuil est confiné. »

Les dépouilles des gens décédées de la COVID-19 doivent être mises dans des sacs hermétiques qui ne peuvent être ouverts sous aucun prétexte, sur ordre de la Santé publique, explique Julia Duchastel, vice-présidente chez Alfred-Dallaire Mémoria.

Cérémonie intime

Dans certains cas, si la situation le permet, une cérémonie intime peut être organisée au salon, mais à cercueil fermé. On peut également faire une cérémonie virtuelle, ou repousser celle-ci à une date ultérieure. Mais Mme Duchastel ne s’en cache pas, avec l’augmentation des décès et les protocoles supplémentaires à respecter, ils sont débordés.

Et la perte de repères, dans ces moments si difficiles à vivre en temps normal, accable davantage les familles, note-t-elle. « Pour les proches, il y a un deuil à faire de ne pas pouvoir avoir les rituels que l’on connaît. Le fait d’être dans un vide, c’est très difficile. »

Même son de cloche du côté de Jean-Charles Cardinal, copropriétaire de l’entreprise de pompes funèbres Cardinal : « Les familles n’ont souvent pas la chance de voir l’être cher avant le décès. Elles se sentent bousculées ; il leur manque quelque chose. Le deuil semble plus difficile à faire pour les proches des victimes de la COVID-19 parce qu’on ne peut pas embaumer et exposer les défunts. Nous devons avoir une grande écoute et faire preuve d’encore plus de compassion. »