Gaétan Barrette au CHSLD: un beau geste qui déstabilise

Gaétan Barrette, lors d'une conférence de presse à Montréal en février 2018
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Gaétan Barrette, lors d'une conférence de presse à Montréal en février 2018

La décision de l’ex-ministre de la Santé Gaétan Barrette d’aller travailler en CHSLD a donné lieu à bien des sourires en coin cette semaine. Avait-on affaire à un simple beau geste ? À une efficace manœuvre de marketing politique ? Ou les deux ?

Le député libéral a d’abord fait connaître ses intentions à la radio lors d’une entrevue avec le chroniqueur Patrick Lagacé. Puis le lendemain sur Twitter, il a donné plus de détails sur ses tâches. « Bon, c’est demain. J’ai parlé à mon nouveau boss. Je ferai un hybride préposé / infirmière auxiliaire. J’y vais avec plaisir. Et franchement, le besoin d’aide est partout. Bravo à celles et ceux qui se présentent à tous les jours. Le mérite vous revient. »

Au-delà du fait que le geste venait d’un politicien, il a fait beaucoup réagir parce que M. Barrette a été le chef d’orchestre d’une réforme considérée par certains comme l’une des causes de la crise dans les CHSLD.

« Je ne peux passer sous silence les ravages de la réforme Barrette, qui n’a fait qu’accentuer les problèmes dans les CHSLD en général en créant ces mégastructures que sont les CIUSSS », écrivait cette semaine dans une lettre publique Joëlle Lévesque, une ancienne directrice des soins infirmiers à Montréal.

Malgré tout, certains des critiques les plus virulents de Gaétan Barrette ont salué son geste. « Honnêtement, je trouve ça tout à son honneur de vouloir aller aider », a dit le Dr Simon-Pierre Landry, qui a activement milité contre sa réforme.

 

« C’est sûr que je trouvais la chose ironique, a-t-il toutefois concédé. Il a été au centre de réformes contre lesquelles je me suis beaucoup battu ». « Mais là, il ne l’est plus, ministre », ajoute-t-il, en soulignant que le gouvernement actuel va devoir s’attaquer aux structures de la réforme Barrette en les décentralisant. « Une des priorités de la CAQ était de remettre du pouvoir dans les établissements au niveau local. On n’a pas vu beaucoup d’avancées. […] On a besoin de flexibilité au niveau local pour organiser ces soins-là. »

Mais M. Barrette n’est pas la seule personnalité politique à avoir offert ses services aux CHSLD. Jeudi, ce fut au tour des députés Enrico Ciccone, Monsef Derraji et Marie Montpetit de se porter volontaires. Tous des libéraux.

Au sein des autres partis politiques, on nous dit que la question s’est posée d’aller aider ou pas en CHSLD, mais que les députés s’estimaient plus utiles ailleurs.

Au PQ, des sources ont souligné qu’il y avait « beaucoup de travail dans les bureaux de comté » en raison de la crise. D’emblée, tous les députés sont en région, où les besoins sont moins criants qu’à Montréal. « La réalité territoriale vient tout changer », a-t-on souligné.

Chez Québec solidaire, c’est un peu différent puisque certains députés sont en ville, dont Sol Zanetti, qui a lui-même été préposé aux bénéficiaires pendant ses études. Or, là aussi, les députés ont dit se sentir « plus utiles — et mieux formés — à régler les problèmes de leurs concitoyens dans leurs comtés », a répondu leur porte-parole.

Du côté de la Coalition avenir Québec, on n’a pas non plus encouragé les députés en ce sens. Interpellé à ce sujet vendredi, le premier ministre François Legault a dit qu’il fallait être « prudent ». « Quand il y en a un qui est médecin, c’est une chose. Ce dont on a surtout besoin, dans les CHSLD en particulier, ce sont des infirmières puis des préposés aux bénéficiaires qui ont une certaine compétence, des qualifications dans ce secteur-là, a-t-il dit. Je voyais Enrico Ciccone qui disait : “Mais moi, pendant que je vais laver le plancher, la préposée, elle va pouvoir faire d’autre chose.” Peut-être, mais il reste qu’idéalement, ce qu’on veut, c’est des gens qui sont qualifiés. »

Une démarche sincère, assurent les libéraux

Questionnés sur la part de marketing politique dans ces beaux gestes, les porte-parole du Parti libéral ont beaucoup insisté sur la sincérité de leurs députés.

Enrico Ciccone, par exemple, songeait à se porter volontaire « depuis plusieurs jours » quand le premier ministre a lancé un appel à l’aide. La résidence Herron se trouvant dans sa circonscription, il se sentait particulièrement concerné par le drame.

Il est d’ailleurs revenu « bouleversé » après son premier quart vendredi, nous a-t-on raconté. Si, au départ, le député de Marquette s’était proposé pour nettoyer les planchers, il a fini par prodiguer des soins d’hygiène puisqu’il n’y avait pas assez de préposés sur son étage, a-t-on ajouté.

« Ils ont signé des contrats, ils ne sont pas là pour un après-midi », a-t-on fait valoir. Quant au docteur Barrette, qui a plus de 60 ans, il prend un risque réel en allant y travailler, a-t-on poursuivi.

D’emblée, c’est aussi parce que les médias eux-mêmes s’y sont intéressés qu’on en a autant entendu parler, nous a-t-on fait remarquer. La directrice des communications Cynthia St-Hilaire a dit d’ailleurs avoir refusé un grand nombre de demandes d’entrevues avec le Dr Barrette vendredi.

Donner l’exemple

Dans ce contexte, a-t-on affaire à de la communication politique malgré tout ? « La politique, c’est de l’activité communiquée. Quand elle n’est pas communiquée, elle n’existe pas vraiment », estime le directeur du groupe de recherche en communication politique de l’Université Laval, Thierry Giasson.

« L’étalage public des bonnes actions, ça peut générer un effet boomerang. Il faut être très mesuré dans la manière dont on communique ces actions-là, dit-il. Ce n’est peut-être pas nécessaire, en fait, de les communiquer. Il commence à y avoir un problème quand la bénévolence est publicisée. Et là, on tombe dans quelque chose qui relève davantage de la mise en scène et qui peut amener un doute dans l’esprit des gens sur les fondements réels des actions posées. »

Pour le leader du Parti libéral, Marc Tanguay, cela permet aux députés de donner l’exemple. « Le député a un rôle d’exemplarité : il ne peut pas faire n’importe quoi, n’importe comment. Quand un député fait une coche mal taillée, tout le monde en parle et c’est correct. » À l’inverse, il est bien que ce soit « connu » qu’il fasse quelque chose de bien, selon lui.

Au-delà de ça, cette expérience en CHSLD va permettre aux députés de prendre des notes, dit-il. « Quand ils vont revenir à l’Assemblée nationale et suggérer qu’on fasse les choses différemment dans les CHSLD, ils vont avoir un témoignage excessivement pertinent à apporter. »

À voir en vidéo