Des immigrants prêts à aller au front contre la COVID-19 contraints de rester à la maison

Plusieurs personnes qualifiées ne peuvent travailler dans le réseau de la santé en raison de démarches complexes pour obtenir un permis de travail.
Photo: Fred Dufour Agence France-Presse Plusieurs personnes qualifiées ne peuvent travailler dans le réseau de la santé en raison de démarches complexes pour obtenir un permis de travail.

Ils sont préposés aux bénéficiaires ou infirmiers. Ils ont fait leurs études ici et ont même travaillé dans des résidences pour personnes âgées. Ils ont tout pour faire partie des renforts tant attendus dans les CHSLD, mais ils ne pourront pas y aller. Le problème ? Ce sont des immigrants à la merci des démarches complexes et des longs délais d’attente pour obtenir un permis de travail.

« Je fais un travail essentiel à mon pays d’adoption, mais le gouvernement du Canada ne veut plus de moi. » Infirmière d’expérience au Brésil, Ana Claudia Rodrigues travaillait jusqu’à tout récemment dans une résidence pour personnes âgées de Montréal. Elle avait même commencé ses démarches pour être reconnue par l’Ordre des infirmières du Québec. Mais, à son grand désarroi, elle a dû arrêter de travailler la semaine dernière, en pleine crise de la COVID-19, ayant reçu une réponse négative à sa demande de prolongation de son permis de travail post-diplôme. « Je suis tellement triste de voir tous les problèmes dans les centres pour personnes âgées à cause de la crise. Et je ne peux même plus aider », a-t-elle dit, racontant avoir fondu en larmes. « J’ai fait tellement d’efforts. Je veux contribuer à la société québécoise, alors arrêter de travailler, pour moi, c’est très difficile », a-t-elle ajouté.

Je lis partout dans les nouvelles que le gouvernement a besoin de gens comme nous, mais je ne peux pas travailler 

C’est que les permis de travail post-diplômes, comme celui que détenait Ana Claudia, ne sont pas renouvelables. Lorsque le sien a pris fin en janvier dernier, comme elle n’était pas admissible à la résidence permanente — elle l’est maintenant puisqu’elle a réussi son examen de français —, sa seule option était de faire une demande de permis de travail fermé avec l’accord de son employeur. Or, pour la catégorie d’emploi des préposés aux bénéficiaires, quand on n’a pas de certificat de sélection du Québec (CSQ), cette démarche est compliquée et nécessite une évaluation d’impact du marché du travail (EIMT) qui est coûteuse (1400 $) et longue (environ neuf mois en incluant le traitement du permis).

En cette période plutôt chaotique, l’employeur d’Ana Claudia n’a pas pu faire toutes les démarches requises, ce qui a mené au refus de sa demande de permis le 8 avril dernier. « Le refus ne m’étonne pas dans un sens, mais, en même temps, je suis étonnée parce qu’elle travaillait dans un endroit où il y a une énorme pénurie, qui se poursuivra bien après le coronavirus », a dit sa consultante en immigration, Paula Hirata. « J’aimerais qu’Immigration Canada fasse des exceptions et qu’il y ait moins de délais et plus de flexibilité dans ce contexte spécial. »

Plusieurs cas

À quelques détails près, Avinash Vigay, qui est depuis trois ans préposé aux bénéficiaires dans une résidence pour personnes âgées de l’Estrie, est dans la même situation. Lorsque son permis de travail post-diplôme a expiré en janvier, il a eu la chance que son employeur accepte de faire des démarches pour en faire faire un autre, y compris payer les 1400 $ de l’EIMT. Or, le jeune homme n’en est pas moins cloué à son domicile depuis trois mois, à attendre qu’Immigration Canada traite sa demande. « Je lis partout dans les nouvelles que le gouvernement a besoin de gens comme nous, mais je ne peux pas travailler », a-t-il indiqué.

De son côté, l’archidiocèse de Sherbrooke déplore un cas similaire. Nancy, une étudiante haïtienne qu’il parraine, travaille depuis trois ans en marge de ses études comme préposée aux bénéficiaires dans trois CHSLD de l’Estrie. Or, très sollicitée pour travailler à temps plein, la jeune femme doit refuser parce que son visa étudiant ne lui permet pas de travailler plus de 20 heures par semaine. Et encore une fois, pour avoir un permis de travail pour ce type d’emploi, une EIMT est obligatoire, ce que l’archidiocèse n’arrive pas à obtenir du CIUSSS de l’Estrie. « Je veux bien essayer de la placer ailleurs, mais le manque est dans les CHSLD. Malheureusement, ces institutions sont immenses et on n’arrive pas à parler à quelqu’un qui pourrait nous aider, soutient Anne-Marie Laffage. Je ne blâme personne, mais c’est tellement complexe qu’on perd des gens formés qui pourraient travailler tout de suite. »

Aide bénévole refusée

Il semble que le bénévolat de personnes d’expérience soit aussi refusé. Infirmière au Brésil, Vanessa Unisesky Pscheidt est en attente d’un permis de travail post-diplôme qu’elle a demandé en février dernier. Avec ses neuf ans d’expérience à l’urgence et aux soins intensifs, la jeune femme était certaine qu’elle pourrait « faire quelque chose pour aider » dans les CHSLD de Montréal et s’est inscrite au site de recrutement Je contribue !. « La personne qui m’a appelée m’a dit que ce n’était pas possible, car je n’étais pas membre de l’Ordre des infirmières, a-t-elle expliqué. Je pensais que je pourrais au moins contribuer comme préposée aux bénéficiaires ou faire du bénévolat, mais ce n’était pas possible non plus. »

Interrogé pour savoir s’il allait faire quelque chose pour accélérer le traitement des permis pour les travailleurs du réseau de la santé, le cabinet du ministre de l’Immigration, Marco Mendicino, a indiqué avoir temporairement suspendu le traitement des demandes de visa de visiteurs pour mieux se concentrer sur les services essentiels, y compris « le traitement des demandes de ceux qui sont admissibles à une exemption et dont le travail pourrait être d’intérêt national. » Toutefois, il reconnaît que « les interruptions de service et les restrictions dues à la COVID-19 peuvent avoir une incidence sur les délais de traitement. »

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2 commentaires
  • Marie-Hélène Gagnon - Abonnée 17 avril 2020 11 h 12

    Bureaucratie

    Un journaliste a dit au début de la crise, lorsque tout le monde s'est mis à louanger le gouvernement de M. Legeault, que c'est à mesure que le crise avancera qu'on verra si ce gouvernement est vraiment efficace. Et bien, je crois qu'on est en mesure de constater que le gouvernement s'est planté avec la gestion des CHSLD et résidences de personnes âgées.

    Ce gouvernement est incapable de passer par dessus la bureaucratie! Que ce soit les CISSS qui font du zèle en ne sélectionnant qu'environ 3000 des 40000 personnes qui ce sont portées volontaires ou en empêchant ces immigrants de travailler pour de la paperasse!!! Mais on va demander à des médecins de se promener entre le CHSLD et l'hôpital au risque de propager le virus! Wow, ça prend pas la tête à Papineau pour voir ce qui va arriver.

    C'était écrit dans le ciel ce qui se passe présentement avec les résidences, on avait l'exemple d'ailleurs dans le monde et de la Colombie-Britannique. Alors qu'on empêchait les proches aidant d'aller voir leur famille, on déplaçait le personnel d'un étage à l'autre, d'un édifice à un autre, on acceptait que le personnel refuse de se faire tester, on les laisse se promener dans les épiceries alors qu'ils sont en contact direct avec la maladie (alors que l'on dit que plusieurs sont asymptomatiques mais contagieux).

    Moi, je vois un gouvernement qui s'est enflé la tête avec sa popularité depuis le début de la crise mais qui n'est pas capable de s'ajuster avec ses erreurs et qui continue de contribuer à la détérioration de la situation des personnes âgées.

    • André Bastien - Abonné 17 avril 2020 23 h 24

      Attention, c'est plutôt Immigration Canada qui exige les études d'impact (EIMT) à 1400$ et qui bloque le tout par ses longues anaylses de dossiers.