Voir mourir ses proches sans pouvoir leur dire adieu

Faute de personnel, Lise* n’a plus de nouvelles de son père de 96 ans qui a été déclaré positif à la COVID-19 samedi. Le chaos dans lequel sont plongés plusieurs centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) du Québec n’étonne pas les proches de résidents, qui rappellent que le sous-financement des dernières années a mené à traiter les aînés « comme des numéros ».

« Lorsqu’ils rentrent en CHSLD, nos aînés deviennent des numéros », se désole Lise. « Ce n’est pas parce que le personnel n’est pas attentif, mais tout presse sur les étages, il y a toujours un manque de personnel », précise-t-elle.

La dernière fois qu’elle a parlé à son papa de vive voix, c’était le jour de sa fête, début avril. « Il était de bonne humeur. Il m’a dit que lorsque le virus serait terminé, il viendrait me voir », raconte-t-elle, précisant qu’il est atteint de la maladie d’Alzheimer. À « l’époque », le coronavirus n’avait pas encore atteint l’étage où est hébergé son père au CHSLD Judith-Jasmin dans l’est de Montréal. Quelques jours plus tard, une préposée leur explique qu’un cas a été recensé sur l’étage de son père et qu’il n’est désormais plus possible de prêter le téléphone aux usagers qui n’en ont pas à la disposition dans leur chambre.

En quelques jours, sur les 25 résidents de l’étage de son père, 7 ont été déclarés positifs à la COVID-19.

Puisqu’il n’est pas encore en état de détresse respiratoire, son père n’a pas encore été considéré comme étant en fin de vie. Sa famille n’est donc pas autorisée à lui rendre visite, même si tous se doutent que ses jours sont comptés.

« Ça me stresse de savoir qu’il va mourir seul. Je me suis dit que je pourrais venir crier devant sa fenêtre, qu’il pourrait entendre ma voix, mais ma sœur m’a rappelé qu’il est au troisième étage et qu’il ne marche plus. Je pense que c’est un réflexe de survie, j’aurais aimé le voir une dernière fois », confie Lise. « J’ai l’impression d’être dans un film. Ma sœur est allée faire les arrangements. On a choisi son urne. On ne fait qu’attendre l’appel qui confirmera son décès », dit-elle.

Une réalité vécue par plusieurs familles québécoises, dont celle du metteur en scène Dominic Champagne, dont la mère, hébergée à l’Institut de gériatrie, était mourante mardi.

Dans une publication partagée sur les réseaux sociaux, M. Champagne raconte avoir été autorisé à rendre visite à sa maman pour une dernière fois. Un émouvant au revoir de 10 minutes qui devait respecter un rigoureux protocole.

« Je vole au protocole une dernière minute, une dernière caresse sur son front, je l’embrasse sur la joue, sous mon masque, maladroit; comment embrasse-t-on sa mère qui va mourir quand on porte un habit de scaphandrier ? Je lui caresse les cheveux sous mon gant, je reprends sa main une dernière fois, puis le protocole me rappelle pour reprendre le fil des événements », a écrit M. Champagne, qui a lui-même été atteint de la COVID-19.

Valoriser les aînés

Lise, qui a elle-même travaillé dans le milieu de la santé, estime que cette pandémie doit servir à repenser aux services offerts aux aînés.

« Il y a beaucoup de préposés à qui on n’a rien à reprocher, le problème, c’est le système. Humainement, c’est impossible d’arriver à bien s’occuper de tout le monde quand on est à effectifs réduits », souligne-t-elle.

Un avis partagé par Chantale*, dont le père est hébergé dans un autre CHSLD de l’est de la métropole. « On a dévalorisé la vieillesse, qui est vue comme une dépense à laquelle on ne veut pas trop penser. C’est dommage que ça prenne une pandémie pour qu’on réalise ça », dit-elle.

Actuellement, trois cas de COVID touchent l’étage où se trouve la chambre de son père. « Il ne peut plus sortir de sa chambre. Il s’ennuie beaucoup et il est parfois en larmes lorsqu’il nous parle, mais il est bien traité », dit Chantale.

Il y a beaucoup de préposés à qui on n’a rien à reprocher. Le problème, c’est le système.

 

Le personnel du CHSLD a toute sa confiance, assure Chantale, qui est consciente que les besoins sont criants. « Les infirmières, et les préposées, elles ne vont pas se cacher pour faire semblant de travailler, au contraire, elles ont le cœur sur la main et essaient de faire plus que leur possible, mais elles étaient déjà à bout de souffle, alors je n’imagine pas en ce moment », mentionne-t-elle.

Dans les derniers jours, Chantale a eu « la chance » de lui parler par vidéo. « J’ai réussi à lui parler via FaceTime, mais il avait juste droit à deux minutes, ce n’est pas grand-chose, mais c’est mieux que rien », souligne-t-elle.

Chantale avoue être un brin optimiste dans la tourmente provoquée par la pandémie. « Je me dis que c’est le signal qu’il faut redorer la profession de préposé(e) aux bénéficiaires. Je suis critique, mais à la fois pleine d’espoir, je pense qu’il est temps de se reprendre », dit-elle.

Pourtant, la réalité des aînés vivant dans les CHSLD est mise en lumière depuis de nombreuses années, déplore Sébastien Drouault, dont le père a été hébergé au CHSLD Alfred-Desrochers, jusqu’à son décès en mars 2019. Dans les derniers jours, il a appris que des amis de son défunt père font partie de la liste des résidents morts de la COVID-19.

« Il y avait déjà un important manque de personnel, il y avait de graves lacunes. Malheureusement, ça ne m’étonne pas que ce soit devenu un foyer d’éclosion », se décourage-t-il. « Les proches des résidents ont souvent peur de trop chialer, parce qu’ils craignent de se mettre la direction à dos et de voir leurs parents souffrir davantage d’un manque de soins, c’est ça la réalité, les gens n’osent pas se plaindre », avance-t-il.

* Les noms de ces personnes ont été modifiés par souci de confidentialité.