Québec n’a pas le portrait complet des CHSLD

Daphnee Phillips, une résidente du voisinage, a déposé lundi un bouquet de fleurs devant le CHSLD Herron, à Dorval.
Valérian Mazataud Le Devoir Daphnee Phillips, une résidente du voisinage, a déposé lundi un bouquet de fleurs devant le CHSLD Herron, à Dorval.

Le premier ministre du Québec, François Legault, s’est engagé lundi à faire « la lumière » sur les circonstances ayant mené au décès de 31 résidents d’un CHSLD privé de Dorval, mais il a aussi admis que son gouvernement en était encore à « chercher davantage d’informations » au sujet des résidences pour aînés du réseau privé.

En pleine crise, Québec a dépêché des inspecteurs dans les 40 CHSLD privés non conventionnés afin de voir s’ils sont bien gérés. Dans cinq de ces établissements, la réponse a été négative, et des mesures de « surveillance » ont été instaurées. Ailleurs dans le réseau, le portrait de la situation devra attendre. « On parle de 2600 résidences. On va toutes les inspecter pour bien comprendre », a annoncé le chef du gouvernement.

Un article du Montreal Gazette paru vendredi a sonné l’alarme au sujet du CHSLD privé non conventionné Herron de Dorval, où des aînés ont été négligés ; laissés dans leurs excréments par « une bonne partie du personnel qui avait abandonné » l’endroit, comme l’a résumé le chef du gouvernement.

Depuis le 13 mars, 31 des 150 résidents du CHSLD Herron sont morts. Cinq d’entre eux avaient reçu des diagnostics positifs à la COVID-19, mais « on n’a pas les informations pour les 26 autres patients qui sont décédés », a reconnu François Legault samedi.

L’établissement a été placé sous tutelle le 29 mars, deux jours après qu’un premier cas d’infection au coronavirus eut été confirmé dans le CHSLD, selon une lettre envoyée le 9 avril par l’une de ses propriétaires, Katherine Chowieri, à la ministre de la Santé, Danielle McCann.

Dans cette lettre, qui a été transmise aux médias, la gestionnaire demande « l’intervention directe et immédiate » de la ministre pour arrêter la « mal gérance » du CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, qui a repris la gestion de l’établissement vu « l’urgence sanitaire » qui y avait été constatée.

 

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Dans divers échanges par courriel datés du début du mois d’avril, une autre gestionnaire du CHSLD Herron, Samantha Chowieri, partage des listes de personnel avec des gestionnaires du CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal. Ce dernier a néanmoins affirmé lundi que « les propriétaires de la résidence n’ont pas collaboré pleinement ».

En point de presse lundi, François Legault n’a pas hésité à condamner les agissements de la direction du CHSLD Herron, à qui il avait reproché samedi des gestes s’apparentant à de la « grosse négligence ».

Trois enquêtes sont en cours : de la part de la santé publique, du Service de police de la Ville de Montréal et du Bureau du coroner. « Moi, ce qu’on me rapporte, c’est que le problème venait vraiment de la direction du CHSLD », a néanmoins déclaré le premier ministre. « Au CHSLD Herron, les loyers variaient de 3000 à 10 000 $ par mois, alors il me semble que le CHSLD aurait dû être capable de payer de bons salaires pour garder son monde », a-t-il pesté. « Il n’y a pas de raison », a-t-il laissé tomber dans une réponse en anglais.

« Sous surveillance »

Depuis le début de l’épidémie de COVID-19 au Québec, 360 personnes sont mortes après avoir contracté le virus. Près de la moitié de ces personnes (48 %) vivaient en CHSLD, tandis que 19 % habitaient dans des résidences privées pour aînés avant d’être emportées par la maladie. En tout, 296 des 2600 ressources d’hébergement pour aînés du Québec ont déclaré un cas ou plus d’infection à la COVID-19. Il y a aussi 30 milieux de vie, sur les 2600, où plus de 15 % des résidents sont affectés par le coronavirus.

À l’échelle canadienne, la moitié des 770 décès recensés concernaient des personnes qui habitaient des CHSLD ou des résidences pour aînés.

Au Québec, « la grande majorité »des CHSLD privés « sont très bien gérés », a tenu à dire le premier ministre Legault. Mais cinq d’entre eux — qu’il n’a pas voulu nommer — ne « sont pas en contrôle à 100 % » de la situation, a-t-il ajouté. À certains endroits, les zones « chaudes » et « froides » sont mal délimitées ; dans d’autres, les contacts avec les familles ne sont pas établis.

La ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais, n’a pas voulu fournir le nombre de CHSLD où les zones d’infection à la COVID-19 sont mal délimitées, notamment avec l’aide d’un rideau, comme au CHSLD de Sainte-Dorothée, durement frappé par la COVID-19.

« Il y a plusieurs CHSLD qui sont vétustes au Québec depuis 25 ans », a-t-elle dit. « Et ce n’est pas parce que c’est séparé par un rideau qu’il n’y a pas de contagion », a-t-elle reconnu. Des CHSLD où les patients positifs sont séparés des autres par un simple rideau, il y en a « quelques-uns », a-t-elle poursuivi, sans s’avancer sur un chiffre.

François Legault a surtout insisté sur les problèmes causés par la pénurie de préposés aux bénéficiaires, connue et documentée bien avant que ne frappe la COVID-19. Il a dit évaluer la possibilité de permettre à des proches aidants de retourner « donner un coup de main » dans les CHSLD. Il a aussi dit souhaiter augmenter les salaires des préposés, mais se heurter à la volonté des syndicats de négocier « la même augmentation salariale, en pourcentage, pour tous les employés ».

L’opposition au front

Pour une rare fois lundi, l’opposition officielle a remis en question le travail du gouvernement Legault en temps de crise sanitaire. Devant « l’horreur » vécue par les résidents du CHSLD privé Herron, le chef Pierre Arcand a choisi d’intervenir en publiant une lettre ouverte. « Nous croyons qu’il doit y avoir une plus grande transparence quant à l’état des lieux pour chacun des CHSLD tant publics que privés, peut-on y lire. Ces informations auront pour effet de donner l’heure juste au public », a-t-il déclaré à La Presse canadienne.

En point de presse, le premier ministre Legault a confirmé que son gouvernement cherchait toujours à obtenir des informations de la part des établissements privés.

Mais la situation « change chaque jour », a-t-il nuancé. « Je ne pense pas qu’on va commencer à donner la situation des 2600 résidences », a-t-il affirmé.

Avec La Presse canadienne

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