Pas de réanimation sans équipement de protection, selon des directives du réseau de la santé

Que fera le personnel de la santé si le matériel de protection vient à manquer? Des directives laissent croire que des patients seraient abandonnés à leur sort.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Que fera le personnel de la santé si le matériel de protection vient à manquer? Des directives laissent croire que des patients seraient abandonnés à leur sort.

Le personnel médical ne devrait pas réanimer des patients atteints ou soupçonnés d’être atteints de la COVID-19 sans masque N95, indiquent des procédures cliniques qui émanent d’établissements du réseau de la santé. Des protocoles, qui visent à assurer la sécurité du personnel soignant, mais qui font craindre que des patients puissent être laissés à eux-mêmes en cas de pénurie de matériel médical.

Interrogé par Le Devoir, le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) assure qu’il n’a « jamais été question de ne pas réanimer des patients ». Robert Maranda, porte-parole du MSSS, indique que les établissements concernés ont été contactés pour faire en sorte que « tout est bien compris et bien interprété ». Le MSSS ne leur a toutefois pas demandé, dans l’immédiat, de suspendre les procédures qui délimitent les soins apportés aux patients.

« Le ministère s’est saisi du dossier pour s’assurer d’uniformiser les procédures, insiste le porte-parole du MSSS. De nouvelles directives devraient se répandre assez rapidement. »

Dans sa procédure clinique traitant de la réanimation cardiorespiratoire et de l’intubation endotrachéale pour les patients atteints de la COVID-19, le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) des Laurentides mentionne qu’« aucun intervenant ne peut entamer les procédures de réanimation auprès d’un cas suspect ou confirmé de COVID-19 s’il […] ne porte pas l’ÉPI [l’équipement de protection individuelle incluant le masque N95] requise au moment d’entamer les procédures de réanimation. » En présence d’un patient en arrêt cardiorespiratoire, ceux-ci doivent plutôt attendre à l’extérieur de la chambre et appeler l’équipe spécialisée.

Imaginez si on doit aller dire à un membre d’une famille qu’on ne peut pas réanimer son père ou sa mère parce qu’on n’est pas équipés

La procédure clinique du CIUSSS de l’Estrie—Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke, similaire à celle des Laurentides, a disparu du web après que Le Devoir a interrogé l’établissement à ce sujet. Cette procédure spécifiait également que dans le contexte actuel de pandémie, « toute réanimation prolongée est à proscrire pour optimiser la gestion des ressources humaines et matérielles ». Ni le CISSS des Laurentides ni le CIUSSS de l’Estrie n’ont voulu répondre à nos questions.

C’est après avoir reçu de telles directives émanant d’établissements du réseau de la santé que le Groupe Santé Sedna/Groupe Champlain — qui possède une vingtaine de résidences pour aînés dans la province — a envoyé la semaine dernière un communiqué à son personnel soignant lui enjoignant de ne plus réanimer les résidents atteints ou soupçonnés d’être atteints de la COVID-19 sans masque N95. Une procédure qui avait suscité de vives réactions auprès d’infirmières qui estimaient que cela allait à l’encontre de leurs obligations déontologiques, et qui avait rapidement été retirée par la direction du réseau de résidences à la demande du MSSS.

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Pénurie

Ce type de procédures cliniques visent à limiter les risques d’infection du personnel médical par les patients atteints du virus SRAS-CoV-2, qui est « hautement contagieux ». « Le massage cardiaque et l’intubation sont des procédures à haut risque d’aérosolisation de particules », précise le document du CISSS des Laurentides.

Mais qu’adviendrait-il si la pénurie appréhendée de masques N95 venait à se concrétiser ? Des patients seraient-ils laissés à eux-mêmes sans qu’on leur porte secours ?

« Imaginez si on doit aller dire à un membre d’une famille qu’on ne peut pas réanimer son père ou sa mère parce qu’on n’est pas équipés. Ça me choquerait [si ça devait arriver]. On est censés intervenir tout de suite », souligne Sonia Mancier, infirmière auxiliaire et présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, secteur privé (FIQP).

« Je comprends que si tes pompiers tombent au combat, tu ne peux plus éteindre ton feu. Mais si on en venait à ça, ça soulèverait de graves questions sur la déficience dans la gestion et la préparation de l’État », souligne Paul Brunet, président du Conseil pour la protection des malades.

Obligations déontologiques

Le MSSS assure que les stocks de masques N95 ont été renfloués. Mais Sonia Mancier souligne qu’ils ne sont pas bien distribués dans le réseau. « Je vous confirme que très peu de CHSLD ont des N95 actuellement, les “fit-test” [qui permettent d’ajuster le masque pour que celui-ci soit sécuritaire] ne sont pas faits partout. Il est clair que nos CHSLD attendent une directive nationale claire à ce sujet. Pour le moment, le doute persiste. »

Sonia Mancier répète qu’il est « hors de question de nous demander de ne pas respecter notre code de déontologie et le devoir d’assistance ». « Ces préoccupations sont montées au niveau du ministère, mais la réponse tarde toujours à venir. »

Le Collège des médecins du Québec et l’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec disent poursuivre leur réflexion à ce sujet. Une position commune de tous les ordres professionnels représentant les travailleurs de la santé sera émise en cas de pénurie de matériel médical afin de préciser les obligations déontologiques de leurs membres.

« Nous allons attendre que [cette réflexion] soit terminée avant de [nous] prononcer publiquement », a répondu le Collège des médecins du Québec.

L’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec a assuré qu’en ce moment « la protection du public n’est pas compromise et les soins nécessaires [sont] donnés ». « Le fait de mettre en place des équipes de soins compétentes vise à assurer aux clients des soins de qualité. Cette directive n’interdit pas aux professionnels qui ont les habiletés d’intervenir », précise l’Ordre.

3 commentaires
  • Sylvain Fortin - Abonné 11 avril 2020 01 h 25

    Une éthique à géométrie variable

    On voit bien que selon le type de professionnel la déontologie ne se comprends pas de la même manière. Mais en temps de pandémie les Codes de déontologie des médecins et des infirmières ne sont pas suspendu. Donc, l'obligation de soigner s'impose aux médecins et aux infirmières. Le cas contraire à quoi sert les primes juteuses accordées aux médecins pour le temps de la pandémie ? (Les primes versées aux infirmières sont ridicules). Par ailleurs, la pénurie de matériel médical ne relève pas du secteur de la santé mais du domaine politique. Quand le gouvernement du Québec procède au dépôt de son budget au printemps de chaque année s'il ne prévoit rien en matière de préparation aux crises sanitaires il doit en porter la faute. Et c'est le cas du gouvernement Legault.

  • Yvon Bureau - Abonné 11 avril 2020 09 h 21

    Entre temps,

    il est approprié de garder la primauté du seul intérêt de la personne atteinte, de sa dignité, de sa fierté, de sons sens à la vie, de ses valeurs, des ses choix éclairés et libres.
    Au moment opportun et éthique, spécialement en CHSLD et en RPA, la mise à jour des plans de soin savec la personne apte; si inapte, avec son représentant légal.

    Le Dr D. Lussier a souligné que la majorité de ces résidents ne veulent que des soins de confort, ne pas être en soins intensifs, rester dans son milieu.

    La dignité en soins de fin de vie passe par le respect de la personne en fin de vie ou rendue à la fin de SA vie.

    Objectif haut en noblesse : Sauver des personnes vivantes, éclairées et libres. C'est davantage que sauver des vies.

  • Gilles Théberge - Abonné 11 avril 2020 11 h 53

    Est-ce que nous assistons aux premiers balbutiement d'une dérape ?

    Le gouvernement doit pourtant conserver intacte notre confiance...