Des aînés abandonnés à leur sort en cas de pénurie de matériel médical?

Le MSSS dit croire qu’une mauvaise interprétation d’une directive pourrait être à l’origine de la bévue.
Photo: Sebastien Bozon Agence France-Presse Le MSSS dit croire qu’une mauvaise interprétation d’une directive pourrait être à l’origine de la bévue.

Le Groupe Santé Sedna, qui détient près d’une vingtaine de résidences pour personnes âgées au Québec, a demandé la semaine dernière à son personnel médical de ne plus pratiquer la manœuvre de réanimation cardiorespiratoire (RCR) et la ventilation manuelle à ses résidents en arrêt cardiorespiratoire atteints ou soupçonnés d’être atteints de la COVID-19 en cas de pénurie de masques N95. Cette directive a rapidement été retirée à la demande du ministère de la Santé et des Services sociaux.

Daté du 2 avril, le communiqué interne du Groupe Santé Sedna, dont Le Devoir a obtenu copie, stipule qu’« une orientation exceptionnelle en matière de santé publique a été prise par l’organisation, dans ce contexte exceptionnel [crise de la COVID-19] ». Il est indiqué qu’en « l’absence immédiate de masques N95, nous demandons aux intervenants d’appeler le 911 et d’indiquer qu’il s’agit d’un code bleu COVID-19 positif, d’installer STAT le DEA sur le résident, et d’attendre les ambulanciers. NE PAS PROCÉDER à la RCR ni ventilation manuelle en l’absence de masques N95 ».

La directive, qui a suscité de vives réactions dans le personnel soignant, a été annulée dès le lendemain. Steve Flanagan, dont les services ont été retenus par le Groupe Santé Sedna, a assuré que la procédure n’a jamais été appliquée et qu’il n’y a pas de pénurie de masques N95 dans les résidences en question. « Cette directive a été retirée rapidement dans l’attente de nouvelles directives du ministère de la Santé et des Services sociaux [MSSS]», a-t-il indiqué au Devoir.

 

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Le MSSS dit croire qu’une mauvaise interprétation d’une directive pourrait être à l’origine de la bévue. Un document envoyé par le MSSS le 2 avril mentionne qu’« en l’absence de matériel de protection, il est recommandé de ne pas ventiler le patient, ni de faire du bouche-à-bouche, mais plutôt d’utiliser immédiatement un défibrillateur », explique Robert Maranda, de la direction des communications du MSSS. « Il n’a jamais été question de ne pas procéder à des manœuvres de réanimation », explique-t-il.

Le MSSS a indiqué avoir « démontré clairement et rapidement son inquiétude face à cette directive [qui] faisait fi du consentement du résident et semblait ne pas tenir compte du niveau de soins requis et désiré par les résidents ».

« Dès que le MSSS a été mis au courant […], nous avons demandé immédiatement au groupe visé de surseoir immédiatement à cette directive. »

Bombe

« On avait une bombe entre nos mains. Ça n’avait aucun sens, a dit Sonia Mancier, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, secteur privé (FIQP). On ne peut pas demander à un professionnel de la santé de ne pas réanimer quelqu’un. Ça va à l’encontre des codes de déontologie, de l’obligation de porter assistance aux personnes en danger et d’offrir le même niveau de soins à tous les résidents. »

Sonia Mancier dit avoir été alertée rapidement de la situation par des infirmières inquiètes. « [Le Groupe Sedna] a fait une erreur, mais ils ont rapidement corrigé le tir », a-t-elle ajouté.

Le Groupe Santé Sedna comprend le Groupe Champlain, qui dit être « l’un des plus importants exploitants de CHSLD au Québec » avec 13 résidences, l’hôpital de réadaptation Villa Medica, et le Groupe Santé Valeo, qui possède cinq résidences dans la province.

Position commune des ordres

Par ailleurs, Le Devoir a appris que des discussions ont présentement cours entre les différents ordres professionnels représentant le personnel médical de la province relativement aux directives à donner à leurs membres en cas de pénurie de matériel médical. Une position commune serait adoptée par tous les ordres concernés dans l’éventualité où le Québec serait confronté à une telle situation.

Le Collège des médecins du Québec et l’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec n’ont pas voulu nous accorder d’entrevues dans l’immédiat à ce sujet. « Nous allons attendre que [notre réflexion] soit terminée avant de [nous] prononcer publiquement », a mentionné le Collège des médecins.

Le réseau de la santé a encore des réserves de matériel médical pour quelques jours. En point de presse lundi, le premier ministre François Legault a indiqué que le réseau de la santé avait des stocks de gants pour 14 jours, de masques N95 pour 13 jours, de masques chirurgicaux pour 10 jours et de blouses pour 6 jours. Une cargaison de matériel médical est arrivée du Mexique la fin de semaine dernière. « [Cette cargaison] a été très bienvenue pour nos besoins au Québec », a spécifié le premier ministre Legault.


 
5 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 7 avril 2020 03 h 43

    Toute une bévue

    Ce n'est pas le virus ébola. Les chances d'en mourir sont vraiment faibles. Son problème est qu'il se répand facilement.

  • Yvon Bureau - Abonné 7 avril 2020 06 h 41

    Et le PATIENT ?

    Toujours au centre et au coeur des processus d'information et de décision le concernant au premier point?
    Pour ses consentements et ses refus des Soins intensifs?
    Ses choix éclairés et libres sont dans son Plan de services et de soins, mis à jour? Ses proches choisis sont-ils au courant?

    Bref, le patient atteint passe-t-il AVANT les Soins intensifs, le respirateur...?

  • Pierre Rousseau - Abonné 7 avril 2020 07 h 46

    Pas prêts

    Cela ne démontre que la mauvaise préparation et la négligence du gouvernement québécois face à une pandémie tout à fait prévisible. Plusieurs pays étaient prêts, la courbe s'est aplatie, mais plus de pays ne l'étaient pas pour toutes sortes de raisons et arrive ce qui devait arriver et dans ce dernier cas, comme ici, les mesures doivent être beaucoup plus musclées pour l'endiguer. La pénurie découle du manque de planification et, surtout, des coupures à la santé faits depuis des décennies.

  • Yves Nadeau - Abonné 7 avril 2020 09 h 52

    Stupidité ou insouciance?

    La crainte de contracter la Covid-19 ne devrait pas empêcher le massage cardique qui est l'élément central de la RCR. Je ne comprend pas l'hésitation face à la RCR: toute trousse de premiers soins devrait contenir l'équipement requis pour se protéger de toute contamination aérosol lors de l'administration du bouche à bouche. D'ailleurs, ne devrait-il pas y avoir un défribilateur automatique de type AED dans les CHSLD et établissements d'hébergement pour personnes âgées?

  • Daniel Pelletier - Inscrite 7 avril 2020 21 h 43

    RCR sans protection, Un problème grave

    Je trouve que sur le plan éthique il y a un grave problème à obliger un professionnel à faire de la RCR sans les protections adéquates.
    Premièrement, l'obligation de porter secours n'implique pas l'obligation de se mettre en danger. Deuxièmement, du point de vue du conséquentialisme, il est inaceptable de contaminer 5 personnes (le nombre de professionnels en réanimation) ce qui en conduira un d'eux à être hospitalisé privant de ce fait le système de ressources pour "essayer" de sauver une vie qui a bien peu de chance de succès (arrêt cardiaque suite au COVID, et à l'extérieur de l'hopital, très peu de chance malheureusement). De plus, ces 5 personnes contaminées redonneront la maladie à environ 10 à 15 personnes (probablement des personnes âgées vu l'établissement dans lequel ils travaillent) et donc conduira au décès d'une personne sur ces 10-15 nouvelles contaminations. Et cette dernière personne aura donc elle aussi besoin de RCR (boucle sans fin). Troisièmement, le code de déontologie est subordonné aux chartes des droits et libertés qui garantie le droit à la vie et à la sécurité pas seulement aux bénéficiaires mais à tout les citoyens ce qui inclus les professionnels. Finalement, qui accepterait que ses enfants (les professionnels) soient à risque d'attraper cette maladie en fesant de la RCR sans protections adéquates pour essayer de sauver une vie avec pratiquement aucune chance de réussite ? En acceptant cela, nous dévalorisont la valeur de la vie de ces professionnels ce qui conduit à une contradiction avec la valeur recherchée ici : le droit à la vie.
    Pour conclure : que ceux qui pensent que les professionnels doivent faire la RCR à tout prix au péril de leur propre sécurité montrent l'exemple en le fesant eux-même. Moi en tout ka, je préfère me faire traiter par un professionnel qui veille à sa propre santé quitte à ne pas avoir de RCR le moment venu plutôt que de me faire traiter par un professionnel pas en santé (et donc à risque de me contaminer)