Faire face au confinement

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Le confinement imposé par la crise du coronavirus influe sur nos besoins psychologiques essentiels, et il ne faut pas minimiser la frustration que la situation peut engendrer.
Photo: Getty Images Le confinement imposé par la crise du coronavirus influe sur nos besoins psychologiques essentiels, et il ne faut pas minimiser la frustration que la situation peut engendrer.

Ce texte fait partie du cahier spécial Recherche sur la COVID-19

Perte de repères, perte d’emploi parfois, ou du moins impossibilité de travailler de la même façon que d’ordinaire, diminution des interactions sociales. Le confinement imposé par la crise du coronavirus influe sur la perception que nous avons de nos compétences, sur notre désir d’autonomie, ainsi que sur les relations que nous entretenons avec les autres. Trois besoins psychologiques essentiels à tout être humain.

Une première étude publiée à la mi-mars en Chine montre que 40 % de la population présente des symptômes anxieux allant de modérés à sévères, révèle Frédérick L. Philippe, professeur au Département de psychologie de l’UQAM.

« Les résultats nous arrivent parce que les Chinois ont été confinés avant nous, explique-t-il. Mais nous pouvons aussi nous appuyer sur une revue de littérature parue récemment dans The Lancet et qui porte sur les conséquences d’un autre confinement, celui lié au SRAS il y a quelques années. On y a vu une recrudescence des cas de dépression, de troubles anxieux et même de troubles post-traumatiques. »

En pareille période, il y a ainsi deux types de comportements non adaptatifs : la panique, qui pousse à aller au supermarché faire des provisions de façon complètement démesurée, et le déni, qui consiste à se convaincre qu’il ne se passe rien.

« Alcoolisme, consommation de drogues, violence conjugale ou parentale, selon les ressources psychologiques de chacun, certains individus peuvent développer des réponses inadéquates face à l’anxiété, explique M. Philippe. Les comportements les plus adaptatifs en revanche sont ceux qui consistent à accepter la situation. »

Cela ne signifie pas pour autant ne rien faire. « Mais plutôt que de subir sa colère, on tente de comprendrepourquoi on en ressent, précise le chercheur. Tant qu’on est sous le coup de l’émotion, nos capacités cognitives ne sont pas à leur maximum. »

Soupape émotionnelle

« Nous sommes des êtres sociaux », confirme Geneviève Beaulieu-Pelletier,psychologue clinicienne et professeure elle aussi au Département depsychologie de l’UQAM. Avec Frédérick L. Philippe, elle a rédigé un guide intitulé Parler de la COVID-19 aux enfants : gérer les impacts psychologiques.

« Le confinement vient modifier tous nos rapports sociaux. Nous sommes limités à ce niveau-là, et certaines personnes peuvent le vivre comme une menace. »

Avec la fermeture des écoles et le travail qui s’effectue à domicile pour nombre d’individus, les familles se retrouvent à vivre 24 heures sur 24 ensemble. Or, se tourner vers les autres, en dehors du cercle familial restreint, c’est une sorte de « soupape émotionnelle » dont nous avons tous besoin, affirme la chercheuse.

« Pour les enfants, c’est toute la routine qui change. Ils ne comprennent pas toujours pourquoi ils ne peuvent pas aller voir leurs amis, à qui ils n’ont même pas eu l’occasion de dire au revoir. Tout cela peut les rendre anxieux. Même chose à l’adolescence, période durant laquelle les relations sociales sont primordiales. »

Afin de réduire l’anxiété et d’éviter les problèmes de santé mentale à plus long terme, Mme Beaulieu-Pelletier conseille aux parents de parler avec leurs enfants, tout en se mettant à leur niveau de compréhension.

« Ce qui pose problème aux adolescents notamment, c’est cette impression de ne pas pouvoir se mobiliser, de ne pas pouvoir faire des gestes en rapport avec leurs valeurs, explique-t-elle. Mais en réalité, en restant à la maison, ils sont en train d’agir, d’avoir une responsabilité sociale. »

Quid des relations amoureuses

Mais rester à la maison, c’est aussi l’incapacité de faire de nouvelles rencontres, ce qui s’avère particulièrement problématique pour les célibataires.

« Tous les lieux où l’on rencontre traditionnellement des gens sont fermés, note Chiara Piazzesi, professeure au Département de sociologie de l’UQAM et spécialiste des relations amoureuses. Quant aux adeptes de rencontres numériques, ils sont obligés de retarder le moment d’aller boire un café pour faire plus ample connaissance. »

Il ne faut pas minimiser la frustration que la situation peut engendrer, dit Chiara Piazzesi. La frustration de ne pas avoir la liberté et la capacité de décider pour soi, la frustration de devoir mettre sa vie sur pause. Là-dessus, la chercheuse avoue humblement ne pas pouvoir faire de projections quant aux conséquences de ce confinement tant la situation est inédite. Elle n’imagine cependant pas qu’il puisse ne pas y en avoir.

« L’intimité, par définition, c’est du contact, souligne-t-elle. Or, on nous demande de stopper tout contact. Il y a les couples qui n’habitent pas ensemble et qui sont obligés de vivre leur relation à distance. Il y a chez beaucoup une perte de désir parce qu’ils traversent une période difficile. Les couples passent plus de temps ensemble, mais les nouvelles sont tellement catastrophiques, que ça rend ce temps indisponible. »

Frédérick L. Philippe prévient par ailleurs que, si plusieurs d’entre nous vont retrouver un équilibre à la fin du confinement, ce ne sera pas le cas de toute la population.

« Comme lors des catastrophes naturelles, les personnes les plus fragiles pourraient faire de graves rechutes bien après la crise, affirme-t-il. En tant que société, il faudra y être très attentif. »