Qui sera soigné si le matériel médical est insuffisant?

La formule du «premier arrivé, premier servi» vaut-il pour les lits en soins intensifs ou les respirateurs? Le comité d’éthique devra se pencher sur ce type de question.
Photo: Piero Cruciatti Agence France-Presse La formule du «premier arrivé, premier servi» vaut-il pour les lits en soins intensifs ou les respirateurs? Le comité d’éthique devra se pencher sur ce type de question.

Qui aura droit à un respirateur si les hôpitaux sont à court d’appareils au plus fort de la vague de COVID-19 ? Le dilemme sera déchirant pour les médecins québécois au chevet des patients infectés. Le Devoir a appris que des comités d’éthique étudient actuellement la question.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux a mis en place un groupe de travail chargé d’élaborer un protocole national de triage pour les soins intensifs, si les ressources viennent à manquer en raison de la pandémie.

À l’échelle régionale, le CISSS de Lanaudière a formé un « comité d’éthique COVID-19 » pour soutenir son personnel au front. Les médecins qui en font partie devront répondre, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, aux demandes des équipes médicales, qui pourraient être confrontées à un manque d’équipement (ex. : respirateur) ou de personnel, si le nombre de cas de coronavirus explose.

Au Centre hospitalier universitaire de Montréal (CHUM), la conseillère en éthique, qui pilote le comité et le service de consultation de l’hôpital, « travaille actuellement en collaboration avec ses homologues du réseau dans le contexte de la pandémie de la COVID-19 », confirme la porte-parole du CHUM, Isabelle Lavigne.

« Des rencontres virtuelles ont lieu afin de favoriser le partage d’information et de permettre aux éthiciens de soutenir le réseau et leurs établissements dans le contexte actuel », précise-t-elle.

En Italie, des médecins ont raconté qu’ils ont dû décider s’ils allaient sauver ou abandonner à leur triste sort des patients, faute de lits en soins intensifs et de respirateurs. En France, où plus de 2800 patients ont été placés en réanimation, les professionnels de la santé craignent une pénurie d’appareils.

Impossible de savoir si le Québec échappera au raz-de-marée. Mais le premier ministre Legault le répète en point de presse, son gouvernement se prépare au pire. Tous les scénarios sont envisagés. Actuellement, 78 personnes sont hospitalisées, dont 35 en soins intensifs.

Trancher des questions complexes

Pour la Dre Pascale Breault, ces comités enlèvent un énorme poids aux médecins sur le terrain. Décider du sort d’un patient, dans le contexte d’une pandémie, « devient très stressant », dit-elle. « Il faut répartir le fardeau moral », estime l’omnipraticienne, qui pratique au Centre hospitalier de Lanaudière, situé à Saint-Charles-Borromée, près de Joliette.

La Dre Pascale Breault croit que les comités d’éthique donnent à la population une garantie que la décision prise — qui peut toucher un père, une sœur ou un grand-parent — « ne sera pas le fruit de l’arbitraire ».

Car les enjeux sont grands (la vie ou la mort) et les questions complexes. La formule du « premier arrivé, premier servi » vaut-elle pour les lits en soins intensifs ou les respirateurs ? Un jeune patient pourrait-il déloger un patient plus vieux, déjà en réanimation ?

Partout dans le monde, des éthiciens se posent les mêmes questions. Dans un article publié lundi dans The New England Journal of Medicine, des chercheurs en éthique clinique, notamment des États-Unis et du Canada, formulent six recommandations au sujet de l’attribution de ressources limitées en cette pandémie de COVID-19.

Selon les auteurs, il faut sauver le plus de vies et le plus d’années de vie possible. Les professionnels de la santé doivent aussi être priorisés, disent-ils, puisqu’ils sont essentiels dans la lutte contre le coronavirus.

Des manœuvres ou pas ?

Le Dr Mathieu Simon, intensiviste et pneumologue à l’Institut universitaire de cardiologie et pneumologie de Québec, croit que tous les Québécois doivent réfléchir à l’impact de la COVID-19 sur leur santé. C’est particulièrement vrai pour les 50 ans et plus, qui semblent touchés plus sévèrement par le coronavirus, précise-t-il. En cas d’hospitalisation, quels soins souhaitent-ils obtenir ?

Les patients atteints de la COVID-19, qui sont intubés et reliés à un respirateur, le demeurent en général pendant deux ou trois semaines, selon les études publiées. Mais on ignore encore quel sera leur état après, indique le Dr Mathieu Simon.

« Ce qu’on sait des maladies respiratoires comparables, c’est que les patients n’ont pas de déficit pulmonaire à la fin de leur séjour aux soins intensifs », précise-t-il.

Il reste que le retour à la vie normale peut être long. Pour chaque jour passé aux soins intensifs, une semaine de rééducation est nécessaire, souligne le Dr Mathieu Simon. Ainsi, une personne, qui a séjourné 21 jours aux soins intensifs, devra faire de la physiothérapie et de l’ergothérapie pendant quatre mois pour retrouver ses capacités.

« Ce n’est pas facile, dit le Dr Mathieu Simon. Les muscles sont atrophiés. Le système immunitaire est à plat. » Le coût en vaut-il la chandelle quand on a 80 ans et que l’espérance de vie nous donne deux années de plus à vivre ? Il faut y penser, dit-il.

La Dre Pascale Breault rappelle qu’il faut signaler dès notre arrivée à l’hôpital les manœuvres souhaitées. Le dossier médical n’arrive pas instantanément des archives. « Dans le doute, l’urgentologue entame le meilleur traitement pour sauver la personne », rappelle-t-elle.


 
7 commentaires
  • Jacques Bordeleau - Abonné 26 mars 2020 07 h 01

    Alarmisme

    François Legault a beau répéter que le matériel est suffisant et qu'on s'affaire à s'en procurer d'autre, des médias, et plus allégrement Le Devoir, s'acharnent à jouer les alarmistes et à cultiver la peur. Comme si c'était la bonne chose à faire présentement. Mais évidemment il faut saisir toute occasion de semer encore davantage le doute, discréditer l'action gouvernementale et réduire les efforts et les succès du Québec. Parfois je ne reconnais plus Le Devoir.

    Jacques Bordeleau

    • michel labrie - Abonné 26 mars 2020 13 h 20

      Personnellement j'opte pour l'information. J'aime mieux savoir que le médecin qui me soigne pourrait faire face à un choix moral dirigé par une équipe aguerrie que de penser qu'il choisit de ne pas me soigner '' parce qu'il ne m'aime pas la face''.
      L'article n'est pas alarmiste, il est réaliste.
      Sur quoi je nous souhaite tous de passer au travers cette crise au plus vite.
      Michel Labrie

  • Mario Gallant - Abonné 26 mars 2020 07 h 12

    Suggestion

    Moi je suggéré de donner priorité aux hommes blancs qui ont 66 ans et demi
    Mario Gallant

  • Jean Guy Nadeau - Abonné 26 mars 2020 08 h 37

    Pourquoi il manquerait de respirteurs? Ça fait des mois qu'on sait qu'on en aura besoin.

  • Yvon Bureau - Abonné 26 mars 2020 08 h 57

    Oui aux comité d'éthique. Oui SURTOUT au libre-choix du patient, à ses directives. En amont ...

    Un titre et du texte qui en disent long : «COVID-19 : faire le «tri» entre les malades, fardeau quotidien des réanimateurs. PARIS — Coronavirus ou pas, choisir de placer ou non un malade sous respirateur artificiel est le lot quotidien des médecins réanimateurs. Mais l’épidémie actuelle risque de les contraindre à un «tri» à grande échelle soulevant des questions éthiques. Pour faire ce choix, trois critères d’évaluation, qui s’appliquent aussi pour le coronavirus : «le souhait du patient», son état de santé général et la gravité de la maladie, précise-t-il. Concernant le souhait du malade, le médecin appelle d’ailleurs les familles à en discuter en amont, parce que la réanimation est «très lourde» pour les cas graves de covid-19, avec des séquelles importantes possibles en cas de survie notamment pour les plus fragiles. «Vous vous retrouvez pendant trois semaines avec une machine qui respire pour vous, vous êtes endormis, vous êtes paralysés avec des curares», insiste-t-il. …»

    «SOUHAIT du patient», fort bien. Il y a plus. Parlons du droit du patient d’accepter ou de refuser, en partie ou en totalité, les traitements offerts. Le droit à un refus ou à une acceptation éclairée (avantages, inconvénients et risques) et libre. Le droit à donner explicitement des volontés, même plus, des directives de soins de fin de vie et même des Directives médicales anticipées (DMA).

    Bref. Soigner en équité, en contexte de cette pandémie mondiale, c’est et ce sera tout un défi clinique !

    Mourir, terminer sa vie, ce sera aussi tout un défi! En discuter en amont est fort important. Devra primer le seul intérêt du finissant de la vie. Nous devons et nous devrons honorer la primauté du respect du patient jusqu’à sa fin.

    Reconnaître les droits et les libertés de ces personnes atteintes apportera dignité, sécurité et sérénité chez tous : patients, proches, soignants et établissements de soins. Pour le meilleur en ce moment du pire.

  • Robert Beauchamp - Abonné 26 mars 2020 09 h 31

    Les destins dans une vie

    La naissance est un hasard de la géograhie.
    Un handicap à la naissance est un hasard de la vie.
    La loterie est fondée sur le hasard.
    Les virus sont des agents libres qui frappent au hasard.
    La séquence d'arrivée des personnes infectées est un hasard. (tous statuts confondus pauvres, riches, indifféremment)
    Les personnes priorisées aux soins doivent être les soignants sinon pas de soins (Un administratif n'est pas un soignant)
    En cas de pénurie de matériel essentiel il faut décider au moment de l'arrivée sur les chances de survie et alors poursuivre le traitement jusqu'au bout le cas échéant. Éviter les tortures morales basées sur les arbitraites auxquelles personne ne veut être confronté au fond!
    Et avec raison.