Les urgentologues implorent Québec de changer son protocole

À l’hôpital Sainte-Justine, une douzaine de membres du personnel hospitalier aurait notamment été exposés à la COVID-19 par un bébé souffrant de bronchiolite.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir À l’hôpital Sainte-Justine, une douzaine de membres du personnel hospitalier aurait notamment été exposés à la COVID-19 par un bébé souffrant de bronchiolite.

Depuis cinq jours, des urgentologues implorent sans succès Québec de resserrer le protocole suivi dans les urgences pour éviter une spirale épidémique. En raison de directives édictées par Québec, nombre de patients jugés « sans facteurs de risque », mais atteints de la COVID-19, « passent entre les mailles du filet » et continuent d’être pris en charge par du personnel sans masques ni protection adéquate, mettant en danger ceux qui sont sur la ligne de front pour combattre la pandémie.

« L’augmentation du nombre de cas officiels révélée aujourd’hui, on la vit déjà depuis cinq jours dans les urgences. La transmission communautaire est à l’œuvre ! Depuis jeudi dernier, on demande à Québec de resserrer le protocole. Mais rien ne bouge. Des hôpitaux refusent de donner des masques et du matériel à leur personnel. On est en train de manquer le bateau ! », a répété lundi le Dr Gilbert Boucher, président de l’Association des spécialistes en médecine d’urgence du Québec (ASMUQ), très inquiet de la situation.

Selon ce dernier, le protocole actuel prévoit toujours que seuls les patients « avec facteurs de risque », c’est-à-dire de retour de voyage, en contact avec un voyageur ou en contact avec une personne ayant reçu un diagnostic positif de COVID-19, doivent être pris en charge de façon isolée, par du personnel doté de l’équipement de protection « gouttelettes ». C’est la seule jugée sécuritaire pour prévenir la contamination du personnel à la COVID-19, à savoir des jaquettes jaunes pour le corps, des gants étanches et des masques de protection avec visière.

Or, depuis jeudi dernier, on rapporte que des dizaines de patients « sans facteurs de risque » se présentent aux urgences et sont bel et bien déclarés positifs à la COVID-19 quelques jours plus tard. Entre-temps, le virus se propage au sein du personnel et, parfois, parmi d’autres patients et dans la population.

Si le ministère de la Santé persiste à dicter aux hôpitaux de réserver les équipements de protection « gouttelettes » aux seules unités de soins intensifs, « c’est notre personnel de soins qu’on est en train de perdre. Qu’est-ce qu’on va faire dans quelques semaines ?  Il faut protéger nos gens », dit le Dr Boucher.

À l’hôpital Sainte-Justine, une douzaine de membres du personnel hospitalier aurait notamment été exposés à la COVID-19 par un bébé souffrant de bronchiolite et qui s’est révélé atteint de la maladie. Une douzaine d’autres à l’Hôpital général juif, où un patient « sans risque » est passé sous le radar.

« Les protocoles sont en retard de cinq jours sur la réalité. L’épidémie a changé de visage. On ne peut plus distinguer les patients COVID-19 positifs des patients COVID-19 négatifs sur la seule base des facteurs de risque. On ne parle plus de cas isolés. C’est partout, dans plusieurs hôpitaux. À Québec, ils ne sont pas dans la même réalité qu’ici », affirme le Dr Boucher, urgentologue de l’Institut de cardiologie de Montréal.

Des collègues de plusieurs hôpitaux ont rapporté au cours de la dernière fin de semaine des cas similaires, notamment dans les urgences de Maisonneuve-Rosemont, de Santa Cabrini, du CHU Sainte-Justine. « Ça rentrait de partout », dit-il. Comme le réclame le protocole actuel, ces patients ont malgré tout été renvoyés chez eux ou placés en salle d’attente avec un simple masque, comme n’importe quel patient souffrant de la grippe. Ils ne peuvent être testés, sauf si un « facteur de risque » est détectable.

Malgré les interventions répétées effectuées en haut lieu ces derniers jours, le porte-parole des spécialistes en médecine d’urgence affirme que rien ne bouge et que c’est toujours le silence radio à Québec. En conséquence, de 30 % à 40 % des hôpitaux continuent d’appliquer le protocole à la lettre, malgré le danger auquel est exposé leur personnel. D’autres hôpitaux ont, de leur propre chef, décidé de rendre accessibles certains équipements pour éviter une hécatombe au sein de leur personnel.

Joint en soirée, Nicolas Vigneault, de la direction des communications du ministère de la Santé, a répondu au Devoir que « la procédure de triage est faite selon les recommandations du MSSS et de la santé publique en fonction d’une série de questions posées aux usagers. La clientèle qui ne correspond pas aux critères de la COVID-19 et qui a un portrait de maladie infectieuse respiratoire est déjà isolée dans un secteur d’isolement fermé dans les salles d’attente avec des mesures de protection adéquates ».

Or, l’ASMUQ estime qu’il est désormais urgent, à la lumière de ces nouveaux développements, d’étendre le protocole « gouttelettes » à tous les patients souffrant de symptômes grippaux qui se présentent aux urgences. Comme il n’y a pas assez de tests pour effectuer un dépistage auprès de tous les patients, l’association médicale prône la protection maximale des soignants. Seul progrès, depuis dimanche matin, le personnel médical et infirmier exposé à son insu aux patients déclarés positifs a maintenant accès à un test diagnostique dans un délai de 12 à 16 heures.

À l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, où un médecin de l’urgence a récemment contracté la COVID-19, les troupes sont très inquiètes, confirme le Dr Bernard Mathieu, porte-parole de l’Association des médecins d’urgence du Québec.


 
28 commentaires
  • Daniel Francoeur - Abonné 24 mars 2020 03 h 11

    Quand la procédurite contribue à la propagation du virus.

    On veut bien écouter notre gouvernement, mais n’a-t-il pas aussi l’obligation d’écouter ses employés soignants? Dernièrement on rapportait que des réunions sont tenues par des gestionnaires du réseau de la santé avec plusieurs employés dans des endroits restreints, faisant craindre aux employés de devenir infectés. Et maintenant, on nous rapporte que les autorités font la sourde oreille aux urgentologues qui sont en première ligne. Attention, si on ne veut pas vivre ici la contagion du personnel soignant, telle que vécue en France qui a déjà perdu cinq médecins faute de mesures de protection, on doit agir maintenant. Il en va de la santé de tous. Au passage, j’en profite pour féliciter les hôpitaux qui ont, de leur propre chef, rendre accessibles certains équipements pour éviter une hécatombe au sein de leur personnel. Lorsque la règle devient absurde, il faut savoir la contourner. Surtout s’il s’agit d’une question de vie ou de mort.

    • Serge Lamarche - Abonné 24 mars 2020 14 h 38

      Bien d'accord. Et il y a un médecin canadien mort aujourd'hui en Colombie-Britannique. Les nouvelles disent qu'il ne voulait pas engorger les urgences de l'hôpital. Il y a une certaine ironie de voir un médecin refuser d'utiliser ses propres services.

  • Serge Lamarche - Abonné 24 mars 2020 04 h 14

    Pourquoi pas penser par soi-même

    Franchement, faut-il vraiment attendre le feux vert du gouvernement pour bien faire les choses?

    • Christian Montmarquette - Abonné 24 mars 2020 10 h 31

      @ Serge Lamarche,

      "Franchement, faut-il vraiment attendre le feux (sic) vert du gouvernement pour bien faire les choses?"-Serge Lamarche

      - N'êtes-vous pas au courant de l'ensemble des procédurites, gestion hyper-pointue et mesures disciplinaires que les gouvernements néolibéraux comme le PQ, le PLQ et même la CAQ ont imposées ou endossées depuis plus de 25 ans pour empêcher les initiatives? Notamment avec la "Méthode Toyota" et le "Lean management" qui ont fait exploser la liste des gestionnaires au détriments de celle des employés.es.

    • Serge Lamarche - Abonné 24 mars 2020 14 h 42

      M. Montmarquette, je suis d'accord dans le fond mais votre commentaire manque de sens. La «Méthode Toyota» et le «Lean management» réduisent le nombre de gestionnaires. La «Méthode Toyota», il me semble, tient compte des dires des employés et est plus ouverte avec plus de communication de bas en haut.

    • Christian Montmarquette - Abonné 24 mars 2020 18 h 45

      @ Serge Lamarche,

      Au moins nous sommes d'accord sur quelque chose.

      Ceci dit, vous ne semblez pas très proche des syndicats de la santé pour ne pas savoir que ces deux méthodes épuisent le personnel en déshumanisant les services, et à un point tel, où ils s'apparentent à des lignes de montages automobiles, d'où l'expression "toyotisme" d'ailleurs.

  • Annie Girard - Inscrite 24 mars 2020 04 h 37

    Espaces pas vraiment fermés pour les patients avec symptômes respiratoires

    Je suis allée à l'hôpital Fleury mercredi dernier le 18 mars pour un ERM, suite à un scan le 25 janvier qui avait révélé une anomalie dans mon cerveau. Ça n'est possiblement pas un cancer, la tache était claire.
    Donc on m'appelle le 18 mars au matin pour l'examen. Je demande si mon test a été retardé pour basse priorité. Non, la demande était catégorie 2, à voir en moins d'un mois. Sont-ce les préparatifs pour l'épidémie qui ont retardé ce test? Il semblerait. Ok!

    À l'hôpital, on me dit de passer par l'Urgence. L'infirmier au triage, que je connais, lui ayant parlé plusieurs fois durant mon premier séjour de 16 heures en janvier avec ma commotion cérébrale due chute sur la glace, ne porte ni masque ni gants. Pas plus que l'agent de sécurité qui accueille tout le monde, au beau milieu de la place.

    La seule employée que j'ai vue avec un masque faisait partie du personnel administratif.

    Je remarque une personne avec un masque dans l'espace désigné pour les personnes ayant des symptômes grippaux ou respiratoires. Cet espace est au milieu de la salle et n'est pas vraiment isolé puisqu'il est ouvert sur un côté.

    Un agent de sécurité non ganté ni masqué vient me demander une carte d'identité, il la prend dans ses mains pour la vérifier et me la rend. Je commente sur le fait qu'il l'ait touchée, paraît que c'est pas grave, il me la rend. Je dis que je devrais peut-être la désinfecter, j'obtiens une réponse insouciante.

    L'agent m'envoie seule à travers les corridors de l'hôpital jusqu'à la salle de tomographie. Les 3 techniciennes ont parfois un masque. Elles le mettent et l'enlèvent. L'infirmière qui m'a installé le cathéter l'a fait à mains nues, ce qui était peut-être mieux vu la difficulté connue de piquer cette veine.

    Je suis repassée par l'Urgence pour savoir quand j'aurais les résultats. Qui sait, l'urgentologue m'appellera éventuellement s'il y a quelque chose d'anormal.

    J'ai été très étonnée du stress de plusieurs employés et du manque de pré

  • Robert Beauchamp - Abonné 24 mars 2020 04 h 55

    Une question

    Je suggère à la journaliste de poser la question au prochain point de presse de 13h. Au préalable et au cas où elle ne serait pas pointée pour être entendue, je lui suggère de partager l'idée avec ses collègues présents de s'assurer que la question soit posée. Il faut protéger prioritairement ceux et celles qui sont aux avant-postes de notre système hospitalier.
    Il faut percer le noyau dur que sont les directions de la machine, c'est l'éternel combat même dans les situations critiques.

  • Serge Grenier - Inscrit 24 mars 2020 06 h 27

    L'approche top-down

    Dans une situation sans précédent, les hauts-placés, bien à l'abri dans leur tour d'ivoire, devraient tenir plus compte de l'avis des personnes en première ligne qui risquent leur vie sur le terrain. Les erreurs de bonne foi peuvent être pardonnées, pas l'entêtement borné et/ou l'ignorance délibérée.

    • Roch Bilodeau - Abonné 24 mars 2020 14 h 53

      Le Devoir fait généralement de l'excellent travail et on peut probablement en dkre autant du Cabinet Legault ces dernières semaines de crkse.
      N'empêche, il faudrait poser davantage de questions difficiles.
      Le confinement presque complet de millions de personnes et l'euthanasie accélérfée du marché du travail doivent non seulement autoriser de raisonnables remises en question mais les rendre indispensables.
      Roch Bilodeau