«Il y aura un avant et un après le coronavirus… si nous restons en vie»: des malades témoignent

Photo: Sébastien Bozo Agence France-Presse

Les témoignages qui suivent ont été recueillis ces derniers jours par des journalistes du quotidien français Le Monde. Les personnes citées ayant souhaité préserver leur anonymat, nous avons respecté cette volonté en n’indiquant que leurs prénoms et, parfois, en les modifiant. Témoignages recueillis par : William Audureau, Annick Cojean, Rémi Dupré, Béatrice Gurrey, Yann Plougastel, Raphaëlle Rérolle et Henri Seckel.

GEOFFROY
56 ans, patron d’une société de sécurité, Paris

« Ma belle-sœur a fêté son anniversaire le samedi 7 mars, il y avait 80 invités. Moi, je ne voulais pas y aller. Étant dans le domaine de la sécurité, je ne trouvais pas ça raisonnable. Mais ma belle-sœur y tenait énormément. Son père, médecin, nous a fait savoir qu’il n’y avait pas de danger, qu’il comptait bien venir. Ma femme a insisté pour que nous fassions de même. Bref, nous y sommes allés.

Je précise que les cinq enfants de ma belle-sœur sont scolarisés dans une école parisienne où une classe a été fermée le lundi 9 mars, à cause d’un cas de COVID-19 chez un enfant de 8 ans. Quant à ma belle-sœur, qui devait subir une intervention pour une autre maladie, dès le jeudi 12 mars, le résultat du test qu’elle a subi pour la COVID-19 était positif. L’épidémiologiste de la Pitié Salpêtrière l’a alors prévenue qu’elle devait alerter tous les gens présents à la fête.

De notre côté, nous étions plusieurs — frères, sœurs, beaux-frères et belles-sœurs — à ressentir des symptômes. Pour ma part (et pour ma femme), pas vraiment de fièvre, mais une toux persistante, des courbatures, des maux de tête et de dos. Ma belle-mère, qui est âgée, est plus malade. Elle est alitée. Nous nous inquiétons pour elle. Ma femme et moi, nous nous sommes confinés, mais il faut quand même apporter à manger à ma belle-mère, avec des masques. Notre fils de 30 ans, qui vit chez nous, est très inquiet. Il ne prend plus ses repas avec nous.

Entre la réunion de famille et l’arrivée des symptômes, j’avais travaillé normalement. Non seulement j’étais allé dans mon entreprise, mais j’avais assisté à des réunions professionnelles. Le mercredi, je suis resté au MEDEF [équivalent du conseil du patronat français] jusqu’à 19 h… Bien sûr, j’ai envoyé des courriels pour avertir tout le monde, mais vous vous rendez compte si des salariés de mon entreprise étaient contaminés par leur patron ? Je culpabiliserais terriblement. Je me sens responsable non seulement des 1400 personnes employées dans cette entreprise, mais aussi de leurs familles. Au moins 4000 personnes en tout. J’en veux à ma belle-sœur. Elle est insouciante, même maintenant qu’elle est malade.

Je travaille à distance, mais la majorité de mes salariés ne peuvent pas en faire autant : nos clients continuent de réclamer le personnel de sécurité que nous nous sommes engagés à fournir. Nous avons une obligation de moyens.

Pour ce qui est de notre santé, nous n’avons pas appelé le 15 [numéro d’urgence]. On ne va pas embouteiller le système alors que nous ne sommes pas dans un état grave. De plus, nous savons que nous ne serons pas testés, alors… Nous prenons régulièrement notre température et du Doliprane [paracétamol ou acétaminophène] toutes les six heures. Nous lisons tous les articles que nous pouvons, mais nous ne sommes pas angoissés. Surtout, nous respectons le confinement, sauf impératif absolu : fini les bêtises, on ne joue plus. Les conséquences que je subis, à titre personnel, on s’en fout. C’est pour mes salariés que je suis inquiet. Quoi qu’il en soit, pour nous, il y aura un avant et un après. En tout cas, si nous restons en vie. »

 
 

MAÏA, VANESSA, JEMMA
43, 40 et 32 ans, trois sœurs, Nice, Bordeaux et banlieue parisienne

« Notre père, Bertrand, aurait eu 71 ans lundi 16 mars. C’était un grand publicitaire à la retraite et en parfaite santé. Il ne fumait pas, faisait de l’exercice tous les matins, avait une alimentation saine.

Le 29 février, il commence à avoir de la fièvre et à se sentir fatigué. Son généraliste diagnostique un début de grippe. Quand sa fièvre dépasse 40 °C, le 5 mars, notre mère, Mélina, appelle le SAMU, qui refuse de se déplacer compte tenu de l’absence de gêne respiratoire et renvoie vers SOS-Médecins. Il est 16 h 30. SOS-Médecins est saturé. Retour chez le généraliste le soir même, qui ne constate rien de particulier aux poumons, mais ne peut effectuer de test pour la COVID-19 : on n’en trouve alors que dans les hôpitaux.

Notre père rentre, dîne, se couche. À 4 h du matin, il est réveillé par une toux violente qui l’empêche de reprendre sa respiration. Il avale les médicaments prescrits pour calmer la fièvre et la tachycardie, mais refuse qu’on rappelle le 15. Ça va passer, pense-t-il, c’est ce que le SAMU lui avait dit dans l’après-midi.

À 5 h, épuisé, il s’assoupit. La police scientifique constatera son décès à 8 h 12. Les urgentistes, arrivés à 6 h, n’ont pu le réanimer. Et si le SAMU était passé le chercher à 16 h 30 ? On ne saura jamais.

Notre mère n’a pas été immédiatement testée. Nous nous sommes installées chez elle, le temps du deuil, après avoir sondé l’Agence régionale de santé, qui n’y voyait pas d’inconvénient — le confinement n’était pas encore imposé.

Le 8 mars, à son tour, notre mère a été prise de fièvre. Il a fallu mentir au SAMU, en inventant une gêne respiratoire, pour qu’un véhicule l’emmène subir un test à l’hôpital : positif au coronavirus. Les résultats des prélèvements effectués sur notre père juste après son décès n’arriveront que cinq jours plus tard. Il était bien infecté par le coronavirus, lui aussi. Aucune de nous trois ne présente de symptômes. Notre mère va mieux, sa quatorzaine s’est achevée à temps pour l’enterrement, mardi 17 mars. »

 
 

SONIA
52 ans, romancière, Lyon

« COVID-19, SRAS-CoV-2, famille des coronavirus. Partout, on ne voit que ces mots. Télévision, réseaux sociaux, affichage. On en a plein la bouche. Et, de plus en plus, plein les poumons. Le 10 février, en tombant malade lors d’un voyage à l’étranger, le troisième jour de mon arrivée, je n’y ai pas vraiment pensé. Les symptômes d’une grosse grippe. 40 °C de fièvre, tout de même, ce qui m’a contrainte à écourter mon séjour. Me voilà donc dans l’avion du retour, sous un masque, avec une température de 38,5 °C et une forte toux. Sèche, encore. Et une grande fatigue.

Mon médecin, que je devais voir aussitôt rentrée, s’était mis en arrêt 15 jours. J’ai choisi de rester chez moi en attendant, mais j’ai tout de même subi un test dont je n’aurai le résultat qu’après le retour du médecin. La fièvre étant tombée à 37 °C, pas question de s’alarmer. Même si la toux est devenue grasse et le souffle court. Je me repose et récupère. Du moins, le crois-je. Puis, 15 jours plus tard, le verdict tombe. Et ce mot glaçant : COVID-19. Je n’en ressens que la dernière syllabe, « vid », un grand vide. Coronavirus. « Corps on a virus », en langage des oiseaux. Mon corps l’a, le porte de façon résiduelle, mais c’était donc ça…

Je me repasse le film. Grève des contrôleurs aériens, plus de 12 heures à l’aéroport, 4 au total dans l’avion bloqué au sol. Macération contagieuse. Dissémination latente, silencieuse. Oui, ça vient de là. En réalité, je ne le saurai jamais. Alors que, tout autour, ça s’accélère, que les virologues du monde entier se muent en enquêteurs et que les malades affluent de partout, la peur m’envahit. Celle qui vient du cerveau reptilien. Animale, archaïque. La peur de mourir. Rétrospective dans mon cas. Mais bien actuelle pour les êtres chers et pour le reste du monde. Pandémie. Le mot est lâché. Nous y sommes. Un siècle et deux ans plus tard. L’histoire va-t-elle se répéter ?

Aujourd’hui, stade 3 en France. Sans parler des dérives, proches d’un déchaînement de folie. Sentiment aigu d’aliénation, d’enfermement, mais surtout d’inconnu. Même si je peux maintenant me dire : “Je l’ai eu”, c’est loin d’être fini et le danger n’est pas pour autant écarté. Surtout pour mes proches et amis, que j’ai pris soin de protéger même sans savoir, à l’époque. Ce que nous vivons est, comme la guerre sans doute, une expérience qui va révéler chacun à lui-même et aux autres. Certains reviennent des portes de la mort. J’ai eu la chance de ne pas même les apercevoir. C’est une guerre, quoi qu’il en soit. Avec une magnifique armée en blouses blanches. On compte déjà les victimes, mais n’oublions pas les survivants qui, comme moi, seront sans doute marqués à jamais, dans un mélange de culpabilité et d’immense soulagement d’avoir traversé la tempête. »

 
 

SYLVIE

38 ans, communicante, Paris, trois enfants (8, 11 et 12 ans)

« J’ai eu les premiers symptômes il y a une semaine, après avoir été à un concert et au théâtre. Au début, lundi 9 mars, mon médecin a pensé que c’était une grippe saisonnière. Mais le lendemain, j’ai eu de la fièvre, jusqu’à 38,5 °C, et des courbatures. Le jeudi 12 mars, j’ai commencé à avoir très mal à la tête, des problèmes respiratoires : toux, essoufflement, difficultés à aller au bout de ma respiration.

Depuis une semaine, je dors debout. J’ai rappelé, samedi 14 mars, la remplaçante de mon médecin, qui m’a dit que je cochais toutes les cases de la COVID-19. Cela devenait un peu inquiétant. Je n’avais jamais eu pareils symptômes. Lundi 16, la remplaçante a vérifié ma gorge et mes poumons. Elle n’était pas alarmiste et n’a donc pas jugé obligatoire de me tester. Je reste sous Doliprane et mon arrêt de travail a été prolongé de 15 jours. Je dois vérifier si les symptômes persistent, compter mes respirations à la minute. Depuis le début, je sens que c’est la COVID-19 et pas une grippe classique, même si je n’ai jamais pensé que je devrais aller aux urgences. Ce n’est pas top et ce sera peut-être long, mais je sais que je vais m’en remettre.

J’ai trois enfants et on doit tous se laver les mains longuement et fréquemment. Je fais chambre à part pour dormir et je vais continuer comme ça encore 15 jours. Il peut y avoir encore une semaine de contagiosité. Pour l’instant, mon compagnon “résiste” — il peut encore être en phase d’incubation —, mais mon fils est enrhumé depuis hier… Il n’y a eu aucune consigne, de la part de l’école, concernant mes enfants. On dit que 50 % des porteurs ne présentent pas de symptômes. Le médecin m’a dit de porter un masque chez moi, mais je ne le mets pas, car c’est inconfortable. Déjà qu’on m’a fait comprendre que j’étais un peu une pestiférée. Il m’a dit que je devrais attendre au moins 15 jours pour me sentir mieux.

Mais je m’estime privilégiée dans mon confinement, je ne le vois pas du tout comme une punition. Je suis avec mon compagnon et mes enfants, je me sens bien dans mon appartement. Quelque part, ça me fait du bien, je vois ce moment comme une petite bulle. On a le temps pour des activités qu’on ne fait pas d’habitude. Au fond, le hamster dans sa roue s’arrête de tourner. On se repose, on se retrouve en famille. Au début, mes parents et beaux-parents étaient très angoissés, ils nous appelaient tous les jours. Ils se refrènent maintenant. Les amis et les collègues du travail m’ont beaucoup soutenue et encouragée. Là, je commence à m’organiser pour télétravailler avec mon ordinateur personnel. »

 
 

CAMILLE
32 ans, employée dans le milieu de la santé, Lyon

« Les premiers symptômes sont apparus le lundi 9 mars : sensation de fièvre mais sans température, frissons, tête qui tourne et vision légèrement troublée. N’ayant côtoyé aucun malade de la COVID-19 et n’ayant pas voyagé récemment, j’ai d’abord pensé à une grippe. Mais il fallait en avoir le cœur net. Travaillant dans le milieu de la santé, j’ai bénéficié d’un passe-droit et j’ai été testée : résultat positif.

Aussitôt, j’ai quitté mon bureau, je suis allée récupérer ma fille et nous nous sommes confinés à domicile, avec elle et mon mari. La fièvre est arrivée le jeudi, jamais plus de 38,5 °C, assortie d’une grande fatigue et d’une accentuation des difficultés respiratoires, surtout quand j’étais allongée. Après une heure d’attente au téléphone, le médecin du SAMU m’a dit que j’étais jeune et pas dans un état grave, donc que je devais me contenter de rester à la maison.

Dans les jours suivants, les symptômes se sont estompés, il ne me reste qu’un léger essoufflement. Mon mari et ma fille ont eu un pic de fièvre jeudi, mais eux aussi vont bien. Je me dis que si j’avais eu une embolie pulmonaire, après être restée couchée quatre jours sans bouger, personne ne l’aurait vu car personne ne m’a posé de questions.

Entre-temps, j’avais prévenu les personnes avec qui j’avais été en contact. Tout le monde s’est montré amical, sauf l’école de ma fille, qui m’a reproché d’être entrée dans l’établissement pour venir la chercher. Le pharmacien me fait porter du Doliprane, des voisins et des commerçants sont allés chercher des colis à La Poste. Ma famille, de son côté, est complètement paniquée : c’est tout juste s’ils n’ont pas créé un groupe WhatsApp pour préparer mon enterrement ! »