Accoucher à la maison n’est plus possible

C’est «dans l’intérêt de la santé publique» et «par solidarité avec les mesures gouvernementales» que l’Ordre des sages-femmes du Québec suspend temporairement les accouchements à la maison.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir C’est «dans l’intérêt de la santé publique» et «par solidarité avec les mesures gouvernementales» que l’Ordre des sages-femmes du Québec suspend temporairement les accouchements à la maison.

C’est un choc pour bien des femmes enceintes. L’Ordre des sages-femmes du Québec suspend les accouchements à domicile jusqu’à nouvel ordre. Les hôpitaux, eux, refusent la présence d’une accompagnante à la naissance si le conjoint est présent lors du travail. Des mesures draconiennes, pour freiner la COVID-19.

Roxane St-Yves est fâchée et angoissée. Son accouchement doit être déclenché dimanche à l’Hôpital Pierre-Le Gardeur, à Terrebonne. Son conjoint et son accompagnante à la naissance devaient être présents à ses côtés. Mais elle devra choisir entre les deux. Ce sera son conjoint.

« C’est inhumain de refuser à mon conjoint de voir notre enfant », dit Roxane St-Yves. L’hôpital, précise-t-elle, exige que la personne présente lors de l’accouchement soit la même durant tout le séjour.

Notre préoccupation, c’est qu’une partie de la clientèle choisit de rester chez elle quand même [pour accoucher]

Roxane St-Yves craint de ne pas avoir assez de soutien, en raison d’un manque de personnel à l’hôpital. « On ne se le cachera pas, les infirmières, les médecins, certains doivent être mis en quarantaine, dit-elle. Moi, je m’assurais avec le service privé que je paye d’avoir quelqu’un pour me soutenir. Et là, on me le refuse. »

Nathalie Grégoire-Charette a accompagné Roxane St-Yves lors de son premier accouchement, qui a duré 27 heures. Elle croit qu’elle devrait pouvoir être à ses côtés cette fois-ci encore. « Les femmes se sont préparées pendant plusieurs semaines, plusieurs mois, et là, du jour au lendemain, elles doivent faire face à une situation de stress, dit-elle. C’est extrêmement contre-productif pour un accouchement physiologique avec le moins de complications possible. »

Les sages-femmes préoccupées

Le ministère de la Santé et des Services sociaux explique que les intervenants autres que les sages-femmes sont considérés comme des visiteurs et ne sont pas admis, afin de « limiter les déplacements dans les hôpitaux et diminuer la propagation ». Les visites sont interdites dans les établissements, sauf pour des motifs humanitaires, c’est-à-dire les naissances (un accompagnateur) et les soins de fin de vie.

C’est d’ailleurs « dans l’intérêt de la santé publique » et « par solidarité avec les mesures gouvernementales » que l’Ordre des sages-femmes du Québec suspend temporairement les accouchements à la maison.

« Lors de l’accouchement à domicile, ça demande à la sage-femme et éventuellement à deux sages-femmes d’être présentes sur les lieux de façon prolongée, dans un environnement difficilement contrôlable au niveau de la prévention des infections et de la désinfection », explique Julie Pelletier.

 

Le conjoint, les enfants et d’autres proches peuvent en effet être présents dans la maison lors de l’accouchement.

Le regroupement Les sages-femmes du Québec s’inquiète des effets de cette interdiction. « Notre préoccupation, c’est qu’une partie de la clientèle choisit de rester chez elle quand même [pour accoucher] », dit sa présidente, Mounia Amine.

L’Ordre des sages-femmes demande à ses quelque 250 membres de rediriger le plus vite possible les femmes vers des maisons de naissance ou des hôpitaux. Or, dans les régions de Granby, de la Beauce, de Rivière-du-Loup et de la Baie-des-Chaleurs, il n’existe aucune maison de naissance, indique Mounia Amine.

À la guerre comme à la guerre

La Dre Julie Choquet est ouverte aux médecines alternatives. La médecin-accoucheuse, qui se qualifie de « pro-doula », pratique à l’Hôpital de LaSalle, un établissement où des femmes peuvent donner naissance à l’aide d’une sage-femme.

Malgré tout, la Dre Choquet croit que les restrictions imposées sont nécessaires pour combattre la pandémie de COVID-19. Un mal nécessaire en temps de « guerre ».

« Ça me brise le coeur, mais il n’y a plus de doula [dans notre unité], dit la Dre Choquet. J’espère qu’on ne se rendra pas à ce que les conjoints ne puissent pas être là à l’accouchement, parce que là, je vais pleurer. » Déjà, les futurs pères n’assistent plus à l’échographie, fait-elle remarquer. « Il n’y a personne qui va au rendez-vous, sauf la femme enceinte », dit-elle.

La Dre Choquet souligne que les accompagnantes pourraient soutenir leurs clientes en travail à distance, à l’aide de Skype, par exemple. « Oui, on va peut-être avoir plus d’épidurale parce qu’il n’y aura pas de doula, dit-elle. Mais ce n’est pas aussi grave que ce qui se passe. »

 

Jusqu’à présent, la COVID-19 ne semble pas affecter plus sévèrement les femmes enceintes que la population en général. Mais seulement trois études chinoises, qui s’appuient sur une trentaine de cas au total, ont été publiées sur la question, souligne la Dre Isabelle Boucoiran, gynécologue-obstétricienne de l’Hôpital Sainte-Justine.

« Il n’y avait pas d’infection chez les nouveau-nés », dit la médecin, qui siège au comité sur le COVID-19 de la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada.

La Dre Boucoiron rappelle toutefois qu’il n’existe pas encore de données sur les femmes qui ont été infectées par le coronavirus lors du premier et du deuxième trimestre.

« Avec les virus [de cette famille-là], on n’a pas trouvé d’atteinte de malformation chez le bébé comme avec d’autres virus, la rubéole par exemple, dit-elle. A priori, on n’est pas inquiets. Mais on n’a pas beaucoup de données pour se rassurer. »