Les ravages des pesticides au Paraguay

Malgré les travaux de recherche et les empoisonnements, la situation dans les campagnes reste sensiblement la même qu’auparavant, selon les paysans.
Norberto Duarte Agence France-Presse Malgré les travaux de recherche et les empoisonnements, la situation dans les campagnes reste sensiblement la même qu’auparavant, selon les paysans.

Quatrième exportateur mondial de soya, le Paraguay utilise plus de 60 tonnes de pesticides annuellement pour arroser ses cultures transgéniques. Les normes environnementales du pays étant méprisées, les produits agrochimiques contaminent l’eau et l’air pour se frayer vraisemblablement un chemin jusqu’aux veines des habitants du pays.

Petrona Villaboa vit toujours dans le même village, près de la même route, habitée par les mêmes souvenirs. C’est là que son fils Silvino marchait après être allé chez le boucher, lorsque des pesticides ont été pulvérisés dans le champ de soya voisin. Gravement intoxiqué, le garçon de 11 ans est mort à l’hôpital le jour suivant. Sa petite sœur, qui avait mangé la viande que Silvino transportait ce jour-là, a failli le suivre dans la tombe.

L’histoire a fait les manchettes à l’époque au Paraguay. Un procès a eu lieu, et s’est soldé par une condamnation à deux ans de prison pour deux producteurs de soya. Des barrières végétales vivantes ont été installées, comme le demande la réglementation environnementale, pour protéger les maisons et les écoles lors des fumigations.

Pourtant, 17 ans plus tard, peu de choses ont changé dans ce village. Les producteurs condamnés n’ont jamais purgé leur peine à ce jour, et Petrona Villaboa assure que toutes les barrières végétales ont disparu.

« Il n’y a plus une seule plante de barrière vivante, ils ont tout enlevé, nous respirons encore le venin », raconte la Paraguayenne d’une voix fatiguée. Petrona Villaboa est toujours en deuil. Elle regarde maintenant les enfants des autres marcher sur cette route où tombent encore les pesticides.

En août 2019, le Comité des droits de l’homme des Nations unies publie un jugement historique exhortant le Paraguay à entreprendre une enquête sur les fumigations massives de produits agrochimiques et l’empoisonnement des populations. Le Comité demande aussi au pays de poursuivre les responsables de ces fumigations et d’honorer des réparations aux victimes dans un délai de 180 jours.

Ce jugement fait suite à l’examen d’un autre cas d’empoisonnement par les pesticides dans le département du Canindeyú, l’un des bastions de la monoculture extensive du soya au pays.

En 2011, un paysan de 26 ans meurt de faiblesse respiratoire après trois jours de vomissements, de diarrhée et de fièvre. Au cours de la même semaine, 22 autres personnes de la communauté sont hospitalisées pour des symptômes similaires. Les victimes ont des nausées, des étourdissements, des maux de tête, de la fièvre, des douleurs abdominales, des vomissements, de la diarrhée, de la toux et des lésions cutanées.

Cette communauté est entourée de champs de monoculture extensive de soya arrosés régulièrement de pesticides, d’insecticides et de fongicides depuis des tracteurs et des avions. Dans l’eau du puits du village, les traces de trois produits interdits d’usage ont été détectées. De la même façon, il a été démontré que deux importantes entreprises de soya du secteur ne possédaient pas de permis environnemental et utilisaient des produits non enregistrés, sans soutien technique.

L’autopsie du paysan décédé n’a jamais été réalisée. Les résultats d’examen des 22 personnes hospitalisées n’ont pas non plus été pris en compte dans le dossier. Alléguant un manque de preuves, le gouvernement a abandonné le processus judiciaire contre les producteurs de soya du secteur.

Intérêts géopolitiques impériaux

« La grande corruption politique, l’extrême fragilité des institutions, la vulnérabilité sociale élevée, l’omnipotence des intérêts économiques dans les décisions politiques, tout comme la localisation [du pays] dans le cœur géographique du cône sud et son abondance de ressources naturelles font du Paraguay une cible attirante pour les intérêts géopolitiques impériaux », écrit dans l’un de ses essais Tomás Palau, un sociologue réputé aujourd’hui décédé.

« Nos politiciens sont subventionnés par les grandes entreprises, ce sont elles qui implantent les politiques », croit de son côté le médecin José Luis Insfrán, qui tire la sonnette d’alarme depuis le département d’oncologie de l’hôpital de l’Université nationale d’Asunción. Au cours des cinq dernières années, le nombre de ses patients souffrant de leucémie et de lymphomes a doublé. La majorité provient des villages situés dans le royaume du soya, selon le médecin.

« Même les politiciens souffrent ! » s’exclame José Luis Insfrán, en citant des politiciens ayant souffert de telles maladies, comme la présidente de la Chambre des députés et l’ancien président Fernando Lugo.

Les observations de chercheurs comme José Luis Insfrán sont loin de plaire à tout le monde. En 2015, des élèves du programme de biotechnologies ont tenté de chasser celui-ci de son poste à l’Université autonome d’Asunción, alléguant que ses propos nuisaient à l’économie du pays.

Sa collègue, la docteure Stela Benitez Leite, a quant à elle vu sa réputation salie sur les réseaux sociaux à la suite de la publication d’une étude mettant en lumière les mutations génétiques présentes dans les cheveux des enfants vivant à proximité des cultures de soja.

« J’ai l’impression que plusieurs chercheurs ne veulent pas avoir de problèmes, et ne veulent pas enquêter directement sur le sujet », dit la chercheuse. Malgré les travaux de recherche et les empoisonnements, la situation dans les campagnes reste sensiblement la même qu’auparavant, selon des paysans.

« Dans les périodes de fumigation, les gens souffrent de diarrhée et de vomissements, et nous perdons aussi plusieurs animaux, comme les oiseaux, pendant cette période », observe la paysanne Hilda Santa Cruz, dans le département d’Alto Paraná. « Nous souffrons trop en raison du “venin” », ajoute-t-elle.

La contamination de l’eau et les problèmes de santé liés aux produits agrochimiques jouent aussi un rôle dans l’appropriation des terres des petits paysans qui décident de quitter les campagnes et de s’installer dans les ceintures de pauvreté des villes, selon Marcial Gómez, secrétaire général adjoint de la Federación Nacional Campesina.

Au Paraguay, moins de 2,6 % des propriétaires possèdent plus de 85,5 % des terres, selon le dernier recensement agricole national en 2008. La culture du soya, qui couvre plus de 3,5 millions d’hectares au pays, a crû de plus de 144 hectares entre 2018 et 2019, selon la Chambre paraguayenne de commerce et d’exportations de céréales et d’oléagineux. À marche forcée, le soya continue d’avancer.