«La pire réforme de la santé»

«L’objectif était louable, mais le moyen pour y arriver n’était pas le bon. La réforme est farfelue», estime François Champagne, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.
Photo: Sébastien Thibault «L’objectif était louable, mais le moyen pour y arriver n’était pas le bon. La réforme est farfelue», estime François Champagne, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

Le 7 février 2015, l’ancien ministre de la Santé Gaétan Barrette faisait adopter sous bâillon son controversé projet de loi 10 pour réformer en profondeur tout le système. Des professionnels à bout de souffle, un accès aux soins toujours difficile, une gestion centralisée à l’extrême : cinq ans plus tard, l’ouragan Barrette se fait toujours sentir et laisse un réseau de santé affaibli.

« C’est la pire réforme de la santé qu’on ait vue au Québec », lance sans ambages Jeff Begley, président de la Fédération de la santé et des services sociaux. « Je ne vois rien de positif là-dedans. Ça a tout mis à terre. » Un avis partagé par des experts, des syndicats, des professionnels et d’autres acteurs du milieu contactés par Le Devoir.

Difficile toutefois de brosser un portrait précis, basé sur des chiffres, de la performance du réseau de la santédepuis 2015. « On n’a pas de moyens, comme chercheurs, de mesurer les effets concrets pour porter un jugement externe », regrette Damien Contandriopoulos, professeur à l’École de sciences infirmières de l’Université de Victoria. Selon lui, « des efforts délibérés » ont été déployés pour que les données administratives ne soient pas accessibles.

Ce manque de transparence ne date pas de l’ère Barrette, mais il s’est amplifié depuis. À commencer par l’abolition du poste du commissaire à la santé et au bien-être (CSBE) en 2016, qui était « un témoin impartial » pour analyser laperformance du système, « bien que lui-même n’avait pas accès à toutes les données ». Le poste a depuis été rétabli par le gouvernement Legault : Joanne Castonguay l’occupe depuis janvier 2020.

Les anecdotes, observations, rumeurs et témoignages récoltés dans les dernières années permettent néanmoins d’évaluer l’état de santé du réseau.

Accès aux soins

Avec son projet de loi 10 — entré en vigueur le 1er avril 2015 —, M. Barrette promettait moins de bureaucratie et plus de services directs et de qualité aux citoyens. Le tout en faisant des économies de 220 millions par année. Les agences régionales de santé et de services sociaux ont été abolies. Les CSSS ont été regroupés sous la bannière des CISSS et CIUSSS. Des services comme la prévention, les soins physiques, la santé mentale, la toxicomanie ou encore les services sociaux sont désormais gérés par une seule administration. De 182 entités administratives, le réseau n’en compte plus que 34, et plus de 1300 cadres ont perdu leur emploi dans l’exercice.

« L’objectif était louable, mais le moyen pour y arriver n’était pas le bon. La réforme est farfelue. On se retrouve avec des organisations de taille monstre, pas gérables », estime François Champagne, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

Si les derniers chiffres disponibles — datant de 2016, avant l’abolition du CSBE — montrent que l’accès à un médecin de famille ou à des soins spécialisés s’est amélioré, l’accès à des services d’urgence est toujours aussi difficile, note le chercheur. Les services aux personnes âgées, en santé mentale ou en dépendance sont également toujours problématiques.

Avec cette nouvelle organisation, les priorités nationales priment au détriment des besoins de chacune des régions, ce qui a éloigné les citoyens des services locaux, avance de son côté Damien Contandriopoulos. « Dans certaines régions, la chirurgie de la hanche se fait dans un hôpital en particulier, mais l’oncologie se donne dans un autre. On augmente les volumes pour faire des économies. Mais un patient qui souffre des deux problèmes doit se rendre dans deux endroits différents, ce n’est pas logique. »

Il est par ailleurs impossible de révéler ces dysfonctions, alors que les conseils d’administration (CA) — élus autrefois par les citoyens et auxquels ils pouvaient participer et poser des questions — ont diminué avec la disparition des établissements locaux. « Il n’y a plus cet ancrage local ni la possibilité de se faire entendre. C’est une des attaques les plus importantes à la démocratie dans le milieu de la santé », déplore le président du Conseil pour la protection des malades, Paul Brunet.

Concentration du pouvoir

Désormais, les CISSS et les CIUSSS sont dirigés par un p.-d.g. et un conseil d’administration unique nommé majoritairement par le ministre de la Santé. « Les décisions se prennent à Québec. Ça a alourdi le réseau, qui est paralysé par la bureaucratie centrale », juge le professeur Champagne.

Les gestionnaires, déjà moins nombreux, ont ainsi perdu tout pouvoir décisionnel. « Un gestionnaire de premier niveau dans un CHSLD, par exemple, peut attendre des semaines avant d’avoir l’autorisation de changer une chose dans son service, le temps que ça se rende dans le CISSS de sa région, voire plus haut. C’est une perte d’efficacité et ç’a un impact sur les soins donnés », illustre M. Brunet.

C’est sans compter l’omertà qui règne dans le réseau, le personnel soignant et les gestionnaires ayant eu pour mot d’ordre de ne pas parler publiquement du système lorsque M. Barrette était encore en poste, mentionne-t-il.

Cette situation a créé un désintérêt chez les travailleurs, qui n’ont plus la motivation d’innover et de s’améliorer. Particulièrement les gestionnaires, qui sont plus nombreux que jamais à partir en congé de maladie, quand ils ne décident pas carrément de quitter le milieu.

« Ce sont des cadres de qualité qui sont partis, écoeurés de voir leur travail dénaturé, déshumanisé par la réforme. Car quand tu dois t’occuper de coordonner les équipes de huit urgences, courir partout pour éteindre des feux, tu n’as plus le temps d’écouter ton monde et de l’aider », rapporte de son côté Anne-Marie Chiquette, avocate principale de l’Association du personnel d’encadrement du réseau de la santé et des services sociaux (APER).

Sans soutien ni organisation digne de ce nom, difficile pour les infirmières, les préposés aux bénéficiaires, les intervenants et autres personnels soignants de mener à bien leur travail dans ce climat de stress organisationnel. Et ils sont encore plus sous pression avec la pénurie de main-d’oeuvre actuelle, fait valoir Nancy Bédard, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ).

Des améliorations ?

La réforme Barrette aura-t-elle apporté un point positif dans le réseau de la santé ? Non, répondent d’une même voix les intervenants.

Damien Contandriopoulos nuance : « Quand un ministre de la Santé aura un projet cohérent pour tout le réseau — comme un accès à des soins à domicile plus robuste pour l’ensemble des citoyens afin de diminuer la pression sur les autres établissements —, les structures de la loi 10 permettront sa mise en place plus rapide et plus efficace à travers le Québec, puisque les établissements fonctionnent en synergie. »

Nancy Bédard, de la FIQ, et Anne-Marie Chiquette, de l’APER, gardent d’ailleurs l’espoir que le changement de gouvernement et l’arrivée de Danielle McCann au poste de ministre de la Santé apporteront un vent de changement. Elles ont déjà noté une plus grande écoute de sa part.

Mme Bédard presse néanmoins la ministre de prendre des mesures concrètes pour ramener la gestion de proximité et ainsi « démontrer sa volonté de décentraliser le réseau ». « Il y a urgence d’agir, avant qu’on ne puisse plus réparer les effets négatifs de la loi 10 », dit-elle avec inquiétude.