Les travailleurs de la santé se disent blessés et appellent à l’aide

Le nombre d’heures compensées en assurance salaire ont augmenté de 28% en trois ans, selon les syndicats du secteur de la santé.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le nombre d’heures compensées en assurance salaire ont augmenté de 28% en trois ans, selon les syndicats du secteur de la santé.

Les syndicats dénoncent le manque de volonté politique devant l’augmentation du nombre de blessures physiques et psychologiques chez les travailleurs du secteur de la santé et des services sociaux au Québec.

Plus de 24 millions d’heures ont dû être compensées en assurance salaire dans l’ensemble des établissements publics du secteur durant l’année 2017-2018, soit un bond de presque 28 % en seulement trois ans et l’équivalent de 13 250 postes à temps plein, ont déploré dimanche plus d’une demi-douzaine d’organisations syndicales en citant des chiffres du ministère de la Santé et des Services sociaux ainsi que de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST).

Cette hausse est entre autres le résultat de la multiplication de troubles musculosquelettiques, dont les coûts ont grimpé de 36 % depuis seulement deux ans, mais aussi de chutes (+ 45 %) et d’actes violents (+ 82 %). Elle découle aussi de blessures psychologiques : près de 40 % des dossiers en assurance salaire impliquent un diagnostic de santé mentale.

Coups de pied et moral brisé

« Ça tombe comme des mouches présentement dans notre réseau sans que personne s’en soucie », a lancé Sylvie Nelson, présidente du Syndicat québécois des employées et employés de service lors d’une conférence de presse à Montréal. « Les instances gouvernementales doivent prendre leurs responsabilités et agir rapidement. »

Ces accidents et lésions prennent toutes sortes de formes. Ils vont des préposés aux bénéficiaires qui se blessent au dos parce qu’ils sont de moins en moins nombreux à s’occuper de plus en plus de patients à l’infirmière enceinte qui perd son bébé après avoir reçu un coup de pied au ventre. C’est aussi l’histoire de ces gens qui travaillent auprès de personnes déficientes intellectuelles qui essuient injures et crachats quotidiennement, de ces intervenants en centres jeunesse abandonnés à leur sort à leur premier jour de travail et qui vont se cacher dans un local, ou de cette préposée auprès de personnes âgées qui se sent tellement débordée et démunie qu’elle dit laisser son coeur à la porte lorsqu’elle entre au travail. « Des exemples, on n’en manque pas. On pourrait en donner toute la journée », a observé Frédéric Brisson du Syndicat canadien de la fonction publique.

Cette « crise » a plusieurs causes, font valoir les syndicats. La rareté de main-d’oeuvre et, plus généralement, le manque de ressources financières et humaines en font partie, tout comme les réformes organisationnelles du gouvernement précédent qui ont laissé les travailleurs du secteur avec un plus grand sentiment d’isolement et d’impuissance.

Et puis, on manque cruellement de moyens de prévention. L’actuelle Loi sur la santé et sécurité du travail date de 1979 et ne reconnaît pas le secteur de la Santé et des Services sociaux comme un secteur prioritaire en matière de prévention, contrairement à ceux de la construction, des forêts ou des industries chimiques.

Le ministre du Travail, Jean Boulet, avait promis une réforme de la Loi avant la fin de l’année, mais l’a remise à plus tard cet hiver. « Le coeur de notre modernisation de la Loi sur la santé et sécurité du travail portera sur la prévention, et elle sera déposée en temps et lieu », a assuré son cabinet par courriel au Devoir dimanche.

Manque de volonté

Les syndicats en ont aussi contre la CNESST. Dans un rapport d’audit au mois de mai, la vérificatrice générale du Québec constatait que, loin d’avoir augmenté, l’effort de l’organisme « a diminué au fil du temps » en matière de prévention, au moment où le Québec « accuse des retards importants par rapport à d’autres administrations ». Elle rapportait, par exemple, qu’en dépit des promesses du contraire, on n’y fait toujours pas de la santé psychologique une priorité, pas plus que le secteur de la santé n’y est une priorité.

Le gouvernement serait intervenu depuis longtemps pour corriger la situation si les faits que l’on dénonce se produisaient dans le secteur privé, a déclaré Jeff Begley, président de la Fédération de la santé et des services sociaux à la CSN. « C’est le ministère de la Santé qui est l’employeur ici. Est-ce que le gouvernement serait en conflit d’intérêts ? »

Des correctifs pourraient être apportés dès maintenant sans même attendre une réforme de la loi, a souligné Linda Lapointe, vice-présidente à la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec. L’actuelle convention collective dans le secteur, qui a été signée il y a trois ans, et qu’on s’apprête à renégocier, comprenait une lettre d’entente où employeurs et syndicats s’engageaient notamment à partager leurs données et mettre en avant les meilleures pratiques en matière de prévention. « On a été très déçus de la participation patronale, dit Linda Lapointe. Pendant trois ans, on n’a eu que du placotage. La volonté n’était clairement pas là. »