La polio se meurt un peu plus

Un enfant reçoit un vaccin contre la polio, en juin dernier, au Pakistan.
Photo: Rizwan Tabassum Agence France-Presse Un enfant reçoit un vaccin contre la polio, en juin dernier, au Pakistan.

Deux des trois souches du virus de la polio sont officiellement rayées de la carte. Jeudi, un groupe d’experts indépendants a certifié à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) que la souche sauvage de type 3 de ce virus est désormais éteinte, après l’arrêt de mort du type 2 en 2015. De sérieux obstacles se posent cependant sur la route vers l’éradication complète de ce fléau qui a fait des millions de victimes au fil de l’Histoire.

« L’annonce d’aujourd’hui est très importante, juge Oliver Rosenbauer, porte-parole pour l’éradication de la polio à l’OMS, en entretien avec Le Devoir. Ça montre que la stratégie de vaccination, si elle est implantée correctement, fonctionne très bien. » Aucun cas incombant à la souche sauvage de type 3 n’a été signalé depuis novembre 2012.

La polio est une infection incurable du système nerveux qui, dans 1 cas sur 200, aboutit à une paralysie irréversible. Si les muscles respiratoires sont touchés, elle peut entraîner la mort du malade. Elle affecte surtout les enfants.

Trois souches « sauvages » (classiques) de poliovirus, transmis par la voie fécale-orale, sont les médiateurs de l’infection. Grâce à d’intenses efforts de vaccination, aucun cas lié à la souche de type 2 n’a été consigné depuis 20 ans. La souche de type 1 subsiste encore aujourd’hui en Afghanistan et au Pakistan, mais elle recule aussi. Entre 2014 et 2019, son incidence a diminué de 90 %.

Scientifiquement, il est réaliste de viser un monde sans polio, estiment les experts. Le virus ne peut pas survivre longtemps hors du corps humain, et aucun animal ne peut le porter. Cette maladie qui s’abat sur l’humain depuis la préhistoire pourrait théoriquement disparaître définitivement d’ici quelques années. Quand planterons-nous donc le dernier clou dans le cercueil de la polio ?

« C’est une question difficile, répond Oliver Rosenbauer. Techniquement, il est très facile d’éradiquer le virus : il s’agit simplement de vacciner suffisamment d’enfants. Il n’y a aucune raison pour que le virus persiste même jusqu’à la fin de cette année. »

Cependant, de nombreux obstacles pratiques se posent, concède-t-il. Au Pakistan, l’administration de vaccins oraux suscite les craintes. Des talibans ont même déjà tué des vaccinateurs.

« Un grand défi, ajoute M. Rosenbauer, est le mouvement des populations. Chaque jour, 50 000 enfants traversent la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan avec leur famille, souvent de façon irrégulière. Si on veut les vacciner, il faut d’abord les trouver. »

Virus mutants

Et encore, il n’est là question que des formes classiques, ou « sauvages », du virus. Car des formes dérivées des vaccins pointent aussi le nez.

Les vaccins oraux contiennent une version affaiblie du virus qui permet au système immunitaire de bâtir sa défense. Cet agent s’installe dans l’intestin de l’enfant vacciné pendant quelques semaines, où il stimule la production d’anticorps. Toutefois, le virus affaibli se retrouve aussi dans l’environnement par l’entremise des excréments de l’enfant.

Dans les milieux où les installations sanitaires font défaut, il peut contaminer d’autres personnes. Dans certains cas, quand le virus circule pendant plusieurs mois dans la communauté, la souche affaiblie acquiert une mutation génétique qui la rend dangereuse. On appelle ces variantes les « poliovirus circulant dérivés d’une souche vaccinale » (PVDVc).

Pour l’année en cours, on recensait jeudi 94 cas liés à des infections aux souches sauvages du virus, tous au Pakistan et en Afghanistan. Cependant, on dénombrait aussi 102 cas provoqués par des PVDVc dans une douzaine de pays, dont la République démocratique du Congo, l’Angola, le Nigeria et la République centrafricaine.

Pour mettre un terme à cette seconde menace, l’OMS préconise le virage vers les vaccins injectables — comme ceux administrés au Canada — dès l’éradication des poliovirus sauvages. Ces vaccins ne créent pas de PVDVc et protègent très bien contre la maladie, mais ils n’éliminent pas la présence du virus dans le système digestif en cas d’infection.

Une initiative lancée en 1988

La physiatre Daria Trojan, de l’Université McGill, la seule spécialiste du syndrome post-polio au Québec, se réjouit de l’annonce de jeudi. Même si la maladie est éradiquée au Canada depuis 1994, Mme Trojan continue de suivre des personnes qui connaissent des résurgences non contagieuses de la polio et voit même affluer de nouveaux patients immigrants.

« Plusieurs d’entre eux éprouvent des douleurs chroniques persistantes. Certains s’en tirent mieux, mais d’autres sont extrêmement faibles et doivent se déplacer en fauteuil roulant », déplore-t-elle.

« Tous mes patients sont très heureux des progrès réalisés dans l’éradication de la polio », ajoute la médecin.

L’importante avancée officialisée jeudi découle de l’Initiative mondiale pour l’éradication de la poliomyélite (IMEP), née en 1988 sous l’égide de l’OMS en collaboration avec quelques partenaires publics et privés.

À la fondation de l’IMEP, 350 000 personnes étaient frappées d’une paralysie causée par la polio chaque année. Ce nombre a fondu de 99,9 %.