Un tabou tenace

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

« L’ampleur de la maltraitance commise envers les aînés dans la société est difficile à établir et, aujourd’hui encore, elle demeure un tabou », affirme d’entrée de jeu Judith Gagnon, présidente de l’Association québécoise de défense des droits des personnes retraitées et préretraitées (AQDR nationale). Par nature, il est donc difficile d’établir avec exactitude le nombre de victimes, mais il avoisinerait 4 % de la population aînée vivant à domicile, selon le ministère de la Famille du Québec. Et si les hommes sont concernés, les femmes en sont quand même les premières victimes.

Selon un document de travail de l’AQDR, l’exploitation financière serait la forme la plus commune de maltraitance (2,5 %), suivie par la violence verbale (1,4 %), la violence physique (0,5 %) et la négligence (0,4 %). Mais la facette la plus sombre du phénomène révèle que les proches sont les principaux agresseurs, surtout les enfants des victimes. Selon une étude canadienne menée en 2011 par la professeure Lynn McDonald de l’Université de Toronto, 37 % des agresseurs seraient un enfant ou un petit-enfant adulte, 22 % un conjoint ou un ex-conjoint, 15 % un frère ou une sœur et 8 % un ami. Selon les statistiques de l’organisme Aide Abus Aînés, une victime sur deux qui les contacte est abusée par ses enfants, et il s’agit d’exploitation financière dans 53,6 % des cas.

Un aîné isolé est à risque

Chanceuses sont les personnes âgées qui vivent à la maison, qui possèdent un réseau qui les soutient et de l’aide à domicile quand celle-ci est nécessaire, car il en va tout autrement pour les personnes isolées. « Surtout si elles sont malades et parfois aux prises avec des difficultés cognitives, ces personnes sont à risque », explique Judith Gagnon.

Rappelons qu’en 2017, le gouvernement libéral du Québec adoptait la Loi visant à lutter contre la maltraitance envers les aînés. Portée à l’époque par la ministre responsable des Aînés et de la Lutte contre l’intimidation, Francine Charbonneau, cette loi édicte des mesures qui visent notamment à faciliter la dénonciation des cas de maltraitance. « On reconnaît que de sérieux efforts ont été faits ces dernières années, mais malgré tout, la maltraitance est toujours présente », rappelle Judith Gagnon.

« Avant de parler de maltraitance, il serait important de parler de bientraitance, et pour apprendre à bien traiter nos aînés, il faudrait d’abord se préoccuper d’eux », explique la présidente de l’AQDR, dont les principales revendications sont un revenu décent, un logement convenable, des services et des soins à domicile, l’égalité en droit et en fait pour les femmes et les hommes et l’accessibilité universelle et gratuite aux services de santé et sociaux. « La bientraitance, c’est le respect des personnes, de ne pas faire d’âgisme, de regarder chaque personne sans une lueur de discrimination et d’être capable de communiquer avec ces personnes sans préjugés », dit-elle.

Programmes de vigilance

Si les politiques peuvent améliorer le sort des aînés, les actions communautaires ont elles aussi leur place dans l’équation. Par exemple, dans de nombreuses sections régionales de l’AQDR, on a mis en place des programmes de vigilance sociale où  des gens agissent à titre de sentinelles dans leur communauté et aident à mettre au jour des situations de maltraitance. Il existe aussi des programmes d’accompagnement des aînés vulnérables où on aide ces derniers dans leurs démarches.

Pour Judith Gagnon, briser l’isolement est la clé pour endiguer la maltraitance. Il faut, selon elle, « créer des habitats dignes des aînés ». « C’est important aussi d’aider les aînés à développer des réflexes d’autodéfense. » On parle surtout ici d’apprendre à savoir reconnaître l’abus et à s’en protéger. À ce sujet, l’Autorité des marchés financiers a publié un guide sur la prévention de la fraude financière. L’AQDR a elle aussi publié un guide, Aînés, des réponses à vos questions, qui s’adresse bien sûr aux personnes âgées, mais aussi à leurs proches et à leur entourage, sur la question des droits en matière de soins, de protection juridique, d’habitation et sur toute la question de vieillir dans la dignité.

Il est primordial de changer les mentalités. L’âgisme, qu’on voit tranquillement s’immiscer dans les sociétés, ne peut que nuire aux aînés. Judith Gagnon rappelle qu’on est tous sur une ligne de vie. « On naît, on meurt, mais on bouge aussi sur cette ligne, et la grande justice, c’est que tout le monde bouge ! »