Éloge du temps mou?

Rose Carine Henriquez Collaboration spéciale
S’impliquer dans le bénévolat peut servir à combattre le sentiment d’inutilité qui s’installe à la retraite.
Photo: Getty Images S’impliquer dans le bénévolat peut servir à combattre le sentiment d’inutilité qui s’installe à la retraite.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le nombre de nouveaux retraités au Québec suit une tendance à la hausse. Ainsi, selon un portrait publié par l’Institut de la statistique du Québec, en 2018, environ 60 000 personnes sont parties à la retraite. Ce changement dans les habitudes de vie peut être une source d’angoisse et cela représente un défi d’adaptabilité, prévient le psychologue clinicien Jean-François Vézina.

La retraite sous-entend le fait de se retirer d’une façon de traiter sa vie, illustre le psychologue. C’est donc aussi l’occasion de lui donner une nouvelle direction.

« Le défi est d’arriver à trouver des activités qui vont nous permettre d’avoir un sentiment d’accomplissement, mais plus à un niveau personnel que collectif, explique-t-il. Dans la première portion de vie, on s’adapte beaucoup à la société, alors que, dans la deuxième portion de vie, le cheminement de l’identité concerne plus des aspects à l’intérieur de nous. »

À la retraite, on se retrouve également sans une partie de notre réseau social. Le clan, précise Jean-François, est un problème majeur à ne pas négliger. « Si on n’a pas investi ailleurs que dans notre travail, c’est sûr que, lorsqu’on termine notre vie professionnelle, on n’a plus ce clan. Parfois, la famille diminue aussi, donc ça va devenir un enjeu important. »

 
60 000
C'est le nombre de personnes qui sont parties à la retraite au Québec en 2018.

C’est là que la solitude peut faire peur, surtout lorsqu’on a été entouré toute sa vie. C’est la difficulté d’être avec soi-même, souligne M. Vézina. Il s’agit d’un moment qui peut être difficile à vivre, surtout lorsque les rêves et les désirs non réalisés refont surface. Cela peut mener à un isolement. « Souvent, on se maintient dans ce qu’on connaît et on ne prend plus de risques, dit-il. Le défi de la retraite, c’est d’essayer de faire des choses qu’on ne faisait pas habituellement, d’être curieux. Parce que naturellement, le cerveau cherche l’équilibre et la sécurité. »

Le problème de la sécurité, poursuit-il, c’est que lorsqu’il y en a trop, on ne se sent plus vivant. Il faut se donner la possibilité de sortir un peu de sa zone de confort, ce qui fait que les gens vont trouver de nouvelles situations, de nouveaux défis et surtout un nouveau clan.

 Combattre le sentiment d’inutilité

S’impliquer dans le bénévolat peut servir à combattre le sentiment d’inutilité qui s’installe. Il a été prouvé que la participation sociale a un effet bénéfique sur le bien-être. « Le défi est de donner ce qui nous manque, explique Jean-François Vézina. C’est une règle que j’essaie d’appliquer un peu partout dans ma vie. Lorsque j’étais adolescent, je manquais d’écoute et je suis allé travailler dans un centre d’écoute téléphonique pour personnes en difficulté. »

Mais est-on vraiment obligé de meubler tout ce nouveau temps libre? Pas nécessairement, répond Jean-François Vézina.

« Notre société valorise un temps productif, il faut que le temps soit actif, rentable, analyse-t-il. Et on est conditionné par cette rentabilité du temps alors que la vieillesse, l’âge d’or, peut être une occasion d’entrer dans un temps mou, un temps flou. Un vrai temps de loisir sans se sentir coupable. Comme clinicien, j’observe souvent des gens qui ont eu un cheminement très actif et qui se sentent coupables d’aimer ça, ne rien faire. »

C’est l’occasion d’être soi sans les contraintes reliées au travail, de trouver sa valeur sans l’associer à la productivité. « Non seulement on peut s’accomplir, mais c’est là que le vrai sens d’exister peut ressortir, souligne Jean-François Vézina. On est libre d’exister tel qu’on est. C’est une caractéristique de l’existence de pouvoir dire je suis ce que je suis, sans devoir toujours prouver aux autres ma valeur. Il faut plutôt valoriser le temps relationnel. »

Il est important comme société de se donner des lignes directrices pour l’âge d’or, ajoute le psychologue.

« On a beaucoup cartographié et valorisé la réalisation professionnelle, mais c’est comme si, arrivé à un certain âge, on n’avait pas de repères sociaux, fait-il remarquer. Quand on regarde dans les traditions des Premières Nations par exemple, à ce moment-là, le rôle de la personne âgée était très important. On allait chercher sa sagesse. »

Selon M. Vézina, il serait plus utile de s’attarder sur l’enjeu de la transmission d’un savoir qui risque de se perdre.