«Je me suis réconcilié avec ma finitude»

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Le cinéaste Fernand Dansereau a encore plein de projets malgré son grand âge.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le cinéaste Fernand Dansereau a encore plein de projets malgré son grand âge.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Au printemps, Fernand Dansereau présentait sur grand écran le troisième et dernier opus de sa trilogie consacrée à la vieillesse. Avec le vieil âge et l’espérance, il se mettait en quête des moyens de vivre plus sereinement le déclin qui nous guette tous. Les a-t-il trouvés ? Oui, d’une certaine façon, répond-il. Parce qu’il accepte mieux d’être « bougonneux ».

Je me lève tous les matins avec la nausée à cause de ma médication, raconte-t-il. Forcément, je ne suis pas de bonne humeur ! Et puis, j’ai 91 ans. Mon corps flanche. Je souffre. Faire ce film, ça m’a permis de mettre un terme au débat que j’avais avec moi-même. Je m’en voulais de ne pas supporter de me voir décliner. Aujourd’hui, je me dis que c’est normal de ne pas être tranquille face à la souffrance. Je me suis réconcilié avec ma finitude. »

Souffrance du corps, souffrance de l’âme aussi. Fernand Dansereau confie que, durant les vingt-quatre derniers mois, sa femme et lui ont vu disparaître une vingtaine de proches. « On ne peut pas rester indifférent face à la perte des êtres chers même si l’on sait que c’est dans la nature des choses, lance-t-il. J’ai perdu deux compagnons au printemps. Ça provoque chez moi du chagrin. Ça me met en colère. »

Pas un bonheur sans malheur

Sa colère, Fernand Dansereau la laisse aujourd’hui se déployer. Inutile de la contenir, elle ne ferait que grossir. Il note d’ailleurs qu’elle a tendance à passer de plus en plus vite. Au fur et à mesure qu’il comprend mieux vers quoi il est engagé. La colère, selon lui, s’appuie sur la frayeur et l’incertitude. En cherchant à en savoir plus sur ce qui s’en vient, il parvient à l’apaiser.

Au crépuscule de sa vie, le cinéaste affirme ainsi être heureux. Pas un bonheur sans malheur. Il sait qu’il y aura encore des épreuves sur son chemin. Il sait qu’il n’est pas différent des autres et qu’il lui arrivera encore de se lamenter et de se débattre. Mais il est heureux et plein de gratitude. « La vie m’a accordé beaucoup de belles choses et elle me permet d’avoir encore des projets malgré mon grand âge, fait-il valoir. Ma famille va bien et vit bien. Je n’ai pas à me plaindre. »

Entre sa correspondance, ses projets de films et de livres, ses promenades quotidiennes et les amis et la famille qui lui rendent régulièrement visite, ses journées sont bien remplies. Il trouve cependant encore du temps pour s’adonner à l’une de ses passions de jeunesse, la peinture. « À mon âge, je reprends sans grandes ambitions, note-t-il. Je ne vais pas commencer une carrière de peintre. Je suis très libre de pouvoir faire n’importe quoi. Ça enlève une certaine angoisse. »

Et ce ne doit d’ailleurs pas être complètement n’importe quoi, puisque sa ville de Saint-Bruno expose en ce moment quelques-unes de ses toiles au Centre d’exposition du Vieux Presbytère. Une reconnaissance « inattendue » qu’il savoure et qui lui donne envie d’avancer encore. « La première condition pour bien vieillir, fait-il remarquer, c’est de continuer à avoir des désirs. Quand tu n’as plus de désirs, tu meurs. Le désir nous assure la vitalité qui protège la santé. »

Énergie universelle

La deuxième condition, ajoute-t-il, c’est de ne pas s’isoler. D’être toujours en rapport avec les autres afin de bénéficier de ce qu’ils ont à apporter, mais aussi pour partager un peu de soi. Et puis, il insiste sur le fait de bien se connecter à soi-même. « C’est le parcours normal de toute vie humaine, analyse-t-il. C’est naturel, l’âge venant, de retrouver un regard plus contemplatif sur les choses et sur soi. De se poser des questions existentielles sur le sens de la vie. Certains le font via la religion. J’ai pour ma part une démarche plus philosophique. Je crois que nous participons tous au développement d’une énergie universelle. Que durant notre vie, nous incarnons cette énergie. Mais que lorsque cette incarnation disparaît, l’énergie, elle, perdure. »

Sa vie durant, Fernand Dansereau a réalisé des films pour répondre à ses préoccupations du moment. Et de fait, il est plus serein aujourd’hui qu’il ne l’était avant sa trilogie. Sa mort, il la souhaite la moins douloureuse possible pour lui et la moins pénible possible pour ses proches. « J’espère qu’à ce moment-là, je serai paisible, conclut-il. J’aurais fait tout ce qui est en mon pouvoir pour cela. Mais on ne sait jamais tant qu’on ne l’a pas vécu. »