Un accès restreint à la pilule abortive

Ailleurs dans le monde, la pilule abortive est pourtant de plus en plus prescrite.
Photo: Yuri Arcurs Getty Images Ailleurs dans le monde, la pilule abortive est pourtant de plus en plus prescrite.

La pilule abortive peine à s’implanter au Québec. Près de la moitié des cliniques d’avortement, soit 23 sur 49, ne l’offraient toujours pas aux femmes en avril 2019, plus d’un an après sa mise en marché, révèle une nouvelle étude. Des barrières réglementaires et administratives demeurent, notamment en raison des exigences du Collège des médecins du Québec (CMQ).

« On est la province dans laquelle les valeurs pro-choix sont les plus fortes, et pourtant c’est là où il y a le plus de restrictions. Santé Canada a fait l’effort de faire tomber des barrières. Au Québec, on en a rajouté d’autres », s’offusque la médecin Édith Guilbert, professeure à l’Université Laval, qui a supervisé l’étude La pilule abortive au Québec en 2019 : pourquoi n’est-elle pas plus accessible ?, rendue publique vendredi.

Approuvée par Santé Canada en juillet 2015, la pilule abortive Mifegymiso est arrivée au Québec en janvier 2018, un an après les autres provinces canadiennes. Un décalage dû aux réglementations de Santé Canada qui ont depuis été assouplies. Et pourtant, le Québec reste à la traîne.

L’interruption de grossesse par la prise d’un médicament est une possibilité pour éviter la chirurgie, de plus en plus pratiquée dans d’autres provinces. Après les 18 premiers mois d’accessibilité de la pilule abortive, plus de 40 % des femmes de Colombie-Britannique et plus de 30 % des Ontariennes obtenant un avortement s’en prévalaient. Au Québec, après la première année, cette proportion n’était que de 9 %, bien qu’elle soit offerte gratuitement.

L’enquête menée par Mme Guilbert et ses collègues s’est ainsi penchée sur les facteurs influençant la prescription de la pilule abortive. Pour le volet québécois, 37 médecins — 25 médecins de famille et 12 obstétriciennes-gynécologues — ont été rencontrés à travers la province, entre janvier et mars 2018.

Exigences strictes

Si la majorité des participants s’entendent pour dire que cette méthode est « plus facile, plus efficace, et plus intéressante » que l’approche chirurgicale, des obstacles demeurent. À commencer par les exigences imposées par le Collège, l’un des freins principaux selon les auteurs du rapport.

Les normes et directives cliniques sur la pratique de l’avortement au Québec sont les plus strictes du Canada. Le tiers des personnes interrogées dans l’étude les trouvent inadaptées à leur réalité et les décrivent comme « exigeantes et exagérées », en particulier en ce qui concerne « les ressources nécessaires, la formation requise, la limite de la durée de gestation à 63 jours, la nécessité d’échographie de datation et la remise d’une fiche aux patientes ». Plusieurs répondants considèrent aussi qu’un certain flou règne quant à savoir qui peut prescrire le médicament et quelle formation est reconnue pour le faire.

On veut que les médecins exercent bien et qu’une patiente ne se retrouve pas livrée à elle-même avec des complications

Actuellement, seuls les médecins travaillant déjà en clinique d’avortement semblent pouvoir respecter les exigences du CMQ. Ceux souhaitant débuter la pratique doivent suivre un stage clinique, qui n’est pas requis dans les autres provinces où l’on doit simplement suivre une formation en ligne. « Le médecin de première ligne doit mettre sa pratique de côté pour un temps indéterminé pour suivre un stage en clinique d’avortement. Mais il n’est même pas sûr d’assister à un avortement médical vu que peu de patientes s’en prévalent », critique Dre Guilbert.

Résultat, peu de professionnels de la santé peuvent réellement offrir cette option et ils sont encore moins encouragés à la recommander.

Ailleurs dans le monde, la pilule abortive est pourtant de plus en plus prescrite non seulement par des médecins généralistes, mais aussi des infirmières, des sages-femmes, des infirmières assistantes, des médecins assistants et des pharmaciens. Elle est même disponible en ligne dans certains pays.

De l’avis d’Édith Guilbert, « les standards actuels de [la] pratique ne suivent ni l’évolution de l’acceptation sociale de l’avortement, ni la libéralisation progressive de l’avortement, ni l’évolution des pratiques médicales, ni les développements de la formation médicale, ni les données scientifiques ». À un point tel que les cliniques d’avortement peinent à offrir l’avortement médical et ne répondent « possiblement pas à la demande de la population ».

Problème de gestion

De son côté, le CMQ se défend d’exiger de ses membres qu’ils adoptent une pratique « plus fonctionnelle et sécuritaire ». « On veut que les médecins exercent bien et qu’une patiente ne se retrouve pas livrée à elle-même avec des complications », explique son secrétaire, le Dr Yves Robert, soulignant que la pilule abortive entraîne des douleurs abdominales et des saignements parfois importants.

Une mise à niveau pour tous les médecins reste essentielle. Un stage de formation en avortement a d’ailleurs été ajouté dans la formation de base des médecins de famille en 2018, afin de rendre la pratique plus accessible.

Le Dr Robert rejette plutôt la faute sur la complexité du système de santé, qui fait d’ailleurs partie des autres barrières à l’adoption de la pilule abortive mentionnées dans l’étude.

Les participants déplorent le manque de personnel infirmier et de médecins, les difficultés d’accès en région, les délais d’approbation des nouveaux protocoles, ainsi que l’absence de directives ministérielles claires.

De plus, une « culture chirurgicale » persiste dans certaines cliniques. Plusieurs professionnels ont des réticences ou même des préjugés sur l’avortement médical, qui « requiert de faire un counseling différent, d’assurer un suivi aux patientes et de faire confiance aux femmes dans leur capacité de déclencher leur avortement, elles-mêmes, chez elles ».

« Peut-être aussi que les femmes préfèrent la façon chirurgicale. C’est ce qu’on entend dire sur le terrain », insiste Yves Robert.

1 commentaire
  • Céline Delorme - Abonnée 7 septembre 2019 10 h 46

    Est-ce mieux en Ontario?

    J'ai fait une recherche sur l'organisation de ces soins en Ontario: qu'est-ce que notre voisine fait de mieux que le Québec?
    Selon l'organisme: "planned parenthood d'Ottawa" (voir mifegysmo sur le site) les professionnels de la Santé: médecins, pharmaciens et infirmières cliniciennes, sont intéressés à s'impliquer pour fournir ce traitement. Mais plusieurs refusent de le faire car le système de santé est trop désorganisé dans ce domaine. Les professionnels seraient pris dans une montagne ("maelstrom") de règles contradictoires entre les différens organismes réglementaires. Ceci les expose à des poursuites judiciaires, et une surcharge de travail, car les médecins devraient s'engager à être disponibles 24/24 H pour chaque patiente, pendant deux semaines, en l'absence de services publics organisés pour ce suivi.
    Malheureusement, la désorganisation des services ne sévit pas seulement au Québec.