Le legs de docteure mamie

C’est connu, les grands-mères d’antan possédaient des trucs plein leurs besaces pour soigner les petits et grands maux.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir C’est connu, les grands-mères d’antan possédaient des trucs plein leurs besaces pour soigner les petits et grands maux.

Un petit coup de Coca-Cola pour faire passer la gastro. Une tranche de patate pour traiter les hémorroïdes. Du clou de girofle pour calmer le mal de dents. Un couteau dans un verre d’eau pour interrompre le hoquet. Un bain d’avoine pour atténuer l’eczéma. Un chapelet sur la corde à linge la journée d’un mariage… C’est connu, les grands-mères québécoises d’antan possédaient des trucs plein leurs besaces pour soigner les petits et grands maux de leur populeuse descendance. Mais leur contribution aux soins est-elle vouée à finir au cimetière des folles croyances et superstitions ?

Depuis l’adolescence, Mia Dansereau-Ligtenberg nourrit une passion pour l’herboristerie et les remèdes issus des plantes. « Avec des amies, nous avions même un "club des sorcières" afin de nous auto-éduquer en la matière, de partir cueillir des plantes et de les transformer. La santé était donc un sujet qui m’interpellait », raconte celle qui, en 2017, terminait un mémoire de maîtrise intitulé Les remèdes de grands-mères : la médecine populaire à Montréal entre les deux guerres.

Habitée par une pensée féministe, Mia Dansereau-Ligtenberg se trouvait également captivée par l’histoire des femmes et encore plus par l’histoire de la famille, « structure […] d’une importance sociale et pourtant souvent oubliée, ou balayée dans les recherches histoires ». C’est pourquoi elle s’est plongée dans les savoirs transmis par les grands-mères, qui, à son avis, constituent des connaissances médicales que l’on n’a pas apprises à l’école, mais qu’on a l’impression d’avoir toujours connues.

« Ces savoirs médicaux […] proviennent d’une culture médicale populaire fortement réprimée au tournant du XXe siècle, et encore plus depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale », indique la jeune chercheuse convertie en agricultrice, qui précise que la culture médicale des grands-mères est mouvante et tend à se modifier selon les changements culturels (amenés par l’immigration) et le progrès scientifique. « Il existe encore une culture médicale populaire au Québec, avec des remèdes qui remontent loin dans le passé et d’autres qui sont tout récents. »

« Qui n’a pas bu de ginger ale ou de 7 Up étant enfant lors d’un épisode de gastro ? poursuit Mia Dansereau-Ligtenberg. Le mélange de miel et de citron, lui, faisait partie d’un remède contre la tuberculose pendant l’entre-deux-guerres au Québec. Encore aujourd’hui, il est courant de boire une eau chaude avec du miel et du citron lorsque nous avons une toux ou un mal de gorge. »

Honnie de la médecine moderne

En cette époque où les charlatans de la santé s’en donnent à cœur joie sur Internet, à grands coups de cures de détox, de remèdes douteux et de dangereuse propagande antivaccination, les croyances folles associées à la santé humaine fusent de part et d’autre.

Dans un article paru en 2014, le magazine Protégez-vous a demandé à des médecins et à des pharmaciens (dont Olivier Bernard, alias le Pharmachien) de nommer huit remèdes de grands-mères qui ont fait leurs preuves. Le clou de girofle dans la bouche, la tasse d’eau chaude contre le mal de cœur, le gingembre pour calmer la nausée, le ruban adhésif contre les verrues, le vinaigre pour traiter les otites, le bicarbonate de soude pour soulager les démangeaisons dues aux piqûres de moustique, l’aloès sur la peau irritée, le miel sur les brûlures se sont tous avérés des traitements efficaces pour les petits maux du quotidien. En revanche, les spécialistes de la santé interrogés ont conclu que la mouche de moutarde pour soulager la toux bronchique, les cataplasmes et traitements maison pour les yeux, et la fécule de maïs pour traiter les fesses irritées de bébé étaient des méthodes non seulement désuètes mais potentiellement risquées.

Toujours est-il que le bazar d’Internet ne doit pas être confondu avec le rôle de la médecine populaire dans l’histoire de la santé. On peut toutefois établir certains parallèles avec la vieille opposition entre la tradition portée par la médecine populaire et le progrès incarné par la médecine moderne.

« Les médecins de la première moitié du XXe siècle ont fait une campagne fort efficace contre n’importe quel autre praticien du monde de la santé », avance Mia Dansereau-Ligtenberg, qui rappelle que, pendant l’entre-deux-guerres, la grand-mère représentait la désuétude, voire la dangerosité de la tradition. Elle représentait « l’antiprogrès », « l’antimodernité » et l’ignorance, alors que les médecins incarnaient ce progrès. Il va sans dire que la science médicale (et surtout l’accès à cette dernière) a grandement amélioré la santé de la population — nous n’avons qu’à comparer les taux de mortalité infantile de la fin du XIXe siècle à ceux d’aujourd’hui pour nous en rendre compte. « Toutefois, il est faux de croire que tous les remèdes familiaux étaient inefficaces ou dangereux », rapporte la chercheuse, qui rappelle que les concoctions et trucs maison sont nés dans un contexte où consulter un médecin était souvent rendu difficile par la distance ou par le manque de moyens financiers chez la classe ouvrière.

« Certains remèdes témoignent même d’une grande observation des plantes et de la nature, l’un des exemples les plus connus étant celui de la reine des prés. Plante utilisée contre les maux de tête, il s’avère qu’elle contient effectivement de l’acide salicylique, le principe actif qu’on retrouve dans l’aspirine aujourd’hui. »

En 2019, la docteure grand-maman idéale possède donc dans sa bibliothèque un exemplaire de la Flore laurentienne et quelques ouvrages de Françoise Dolto et du docteur Chicoine, elle balaie du revers de la main les conseils des anti-vaxxers et garde toujours au frigo quelques bouteilles de ginger ale.